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International 17 février 2026

TSGP, Tebboune lance les travaux du gazoduc qui redessine les équilibres africains

TSGP, Tebboune lance les travaux du gazoduc qui redessine les équilibres africains

Quarante ans. C'est le temps qu'il aura fallu pour que le président algérien Abdelmadjid Tebboune prononce enfin les mots attendus. Le 16 février 2026, lors de la visite officielle du général Abdourahamane Tiani à Alger, Tebboune annonce le lancement imminent des travaux du gazoduc transsaharien TSGP. "Nous avons convenu de lancer le projet de construction du gazoduc traversant le territoire nigérien. Immédiatement après le Ramadan, les procédures pratiques seront engagées. Sonatrach va prendre les choses en main."

L'idée avait germé dans les années 1980. Elle avait survécu à des dizaines de mémorandums, trois décennies de faisabilités successives, un coup d'État au Niger en juillet 2023 et l'hostilité grandissante de Washington et Bruxelles envers les juntes sahéliennes. Ce que le contexte énergétique post-Ukraine a finalement rendu possible, aucune diplomatie n'y était parvenue avant.

4 128 kilomètres de Warri à Hassi R'Mel

Le TSGP, c'est une colonne vertébrale continentale. Warri dans le delta nigérian, 1 037 km vers le nord à travers le Nigeria, 841 km à travers le Niger jusqu'à Agadez, puis 2 310 km encore à travers l'Algérie jusqu'au hub de Hassi R'Mel. Là, le gaz nigérian se connecte aux artères existantes, Transmed vers l'Italie, Medgaz vers l'Espagne, Maghreb-Europe vers le Portugal. L'Europe reçoit le gaz. L'Algérie perçoit les droits de transit.

Le chiffrage a évolué. Estimé à dix milliards de dollars en 2009, le projet est aujourd'hui évalué entre 13 et 20 milliards selon les sources (Financial Afrik, février 2026 ; La Nouvelle République Algérie, février 2026). Capacité prévue, 30 milliards de mètres cubes par an. Ce volume représente à titre de comparaison plus de 7% de la consommation gazière européenne de 2022. Pas négligeable dans un continent qui cherche désespérément à remplacer les 47% de gaz russe perdus depuis l'invasion de l'Ukraine.

Bonne nouvelle pour les partenaires, 60% du tracé est déjà posé. Environ 2 400 km de pipeline existent en Algérie et au Nigeria (ObservAlgérie, mars 2025). Il reste 1 800 km à construire. Dont 700 km en Algérie, 100 km au Nigeria. Et 1 000 km au Niger. Ce millier de kilomètres qui traverse le Sahel. C'est là que tout se joue.

La junta qui tient les clés

Le général Tiani n'est pas un hôte ordinaire pour Tebboune. Il dirige le Niger depuis le coup d'État du 26 juillet 2023, quand la garde présidentielle renversait Mohamed Bazoum, le président démocratiquement élu. Depuis, la junte a expulsé les 1 500 soldats français et claqué la porte de la CEDEAO avec le Mali et le Burkina Faso pour former l'Alliance des États du Sahel. L'Africa Corps russe remplace les partenaires occidentaux. Les mines d'or niériennes paient une partie de la facture.

D'ailleurs, Tebboune lui-même avait qualifié la visite de Tiani comme "une étape importante mettant fin à une période de refroidissement dans les relations bilatérales". Le refroidissement en question avait duré deux ans et demi. Alger avait rappelé son ambassadeur après le coup d'État. Ses intérêts économiques dans le TSGP l'ont finalement poussée à choisir la pragmatisme.

La clé de voûte du projet traverse exactement les zones les plus instables du Sahel nigérien. L'État islamique au Grand Sahara, al-Qaeda au Maghreb islamique, des dizaines de groupes armés opèrent dans la région. Avant le coup d'État, les attaques djihadistes au Niger avaient reculé de 53% en 2023 par rapport à 2022 sous Bazoum selon l'Africa Center for Strategic Studies. Depuis la junte, personne ne publie de statistiques comparables. Le silence est sa propre réponse.

Le Nigeria coincé entre deux routes

Problème. Le Nigeria n'a pas qu'un prétendant pour acheminer son gaz. En décembre 2024, Abuja et Rabat ont signé un accord multilatéral pour le Nigeria-Morocco Gas Pipeline avec l'accord de la majorité des pays de la CEDEAO selon la directrice générale de l'ONHYM marocaine. Ce tracé atlantique traverse 13 pays d'Afrique de l'Ouest sur une longueur supérieure, avec un coût estimé à 25 milliards de dollars. La Banque européenne d'investissement et la Banque islamique de développement seraient candidates au financement (La Nouvelle République Algérie, février 2026).

Deux projets. Un seul Nigeria. 211,1 trillion de pieds cubes de réserves prouvées de gaz selon OPEC 2025, les plus importantes d'Afrique. Sixième exportateur mondial de GNL en 2024 d'après l'Energy Institute. La ressource est là. La question est qui va l'acheminer.

Le Nigeria résiste aux pressions. À Doha en octobre 2025, le ministre des Ressources pétrolières nigérian Ekperikpe Ekpo qualifiait le TSGP de "pilier stratégique pour renforcer l'approvisionnement du marché mondial" devant son homologue algérien Mohamed Arkab. Position réaffirmée à la quatrième réunion ministérielle du comité de pilotage, le 11 février 2025 à Alger, où Sonatrach, SONIDEP et la NNPC signaient trois accords, mise à jour de l'étude de faisabilité, compensation et non-divulgation. Le cabinet britannique Penspen a été mandaté pour l'actualisation technique.

Mais Abuja joue sur les deux tableaux. Les Nigérians sont susceptibles d'opter pour les deux projets, tant que cela aide à écouler leurs hydrocarbures, notait déjà ObservAlgérie en octobre 2025. Cette ambiguïté stratégique est une ressource. Le Nigeria peut faire monter les enchères.

Quatre à cinq ans et 15 à 20 milliards

Supposons le feu vert nigérian acquis et la sécurité nigérienne garantie. Reste l'inertie physique du projet. La portion restante, 1 800 km, prend entre quatre et cinq ans de construction (Financial Afrik, février 2026). Coût entre 15 et 20 milliards. Le projet total depuis son origine a déjà absorbé des centaines de millions en études et protocoles depuis les années 1980. L'étude de faisabilité actualisée confiée à Penspen en mars 2025 s'inscrit dans ce budget de 200 millions de dollars alloué à la mise à jour des études.

Premier gaz transporté vers l'Europe ? Au plus tôt 2030 ou 2031. Dans le meilleur des scénarios. Avec un chantier qui traverse le Sahel, quelques milliers de kilomètres de zones instables, et une gouvernance politique partagée entre trois États dont un sous régime militaire sous sanctions partielles.

Ironiquement, l'Europe a besoin du gaz africain maintenant, pas en 2031. La déconnexion entre l'urgence énergétique européenne et les délais d'inertie du TSGP est l'angle mort que tous les communiqués officiels contournent soigneusement.

Maroc contre Algérie, la vraie bataille

Au-delà du gaz, deux projets cristallisent une rivalité régionale ancienne. Pour Alger, le TSGP est un pari stratégique multiple. Consolider le rôle de hub énergétique euro-africain. Asseoir le leadership régional. Sécuriser des recettes d'exportation dans un contexte de transition énergétique mondiale qui fragilise les exportations d'hydrocarbures à long terme.

Pour Rabat, le Nigeria-Morocco Pipeline est un projet structurant de puissance atlantique, intégration de l'Afrique de l'Ouest dans une zone d'influence marocaine, et affaiblissement du positionnement algérien comme passage obligé du gaz africain vers l'Europe. Les Émirats arabes unis pourraient financer le tracé atlantique pour contrarier Alger, selon certaines analyses sectorielles.

Cette rivalité Alger-Rabat conditionne le projet autant que la géologie ou les finances. Elle explique pourquoi Tebboune a choisi de relancer le TSGP précisément lors de la visite d'un chef de junte qu'il avait d'abord ostracisé. La pression concurrentielle marocaine a accéléré la réconciliation algéro-nigérienne.

Les cinq conditions qui font toujours défaut

Professeur Mebtoul, économiste algérien spécialisé dans les hydrocarbures, identifie cinq conditions de rentabilité pour le TSGP (Financial Afrik, février 2026). La faisabilité économique, dépendante des prix du gaz et de la concurrence mondiale. La sécurité du tracé, particulièrement pour les 841 km nigériens. Le montage financier, toujours non bouclé à ce jour. La gouvernance tripartite, entre trois États aux intérêts partiellement divergents. Et la demande européenne à long terme, incertaine face à l'accélération des renouvelables.

Aucune des cinq n'est réglée. L'annonce de Tebboune constitue un signal politique fort. Ce n'est pas encore un plan de financement. Sonatrach prend les choses en main, dit-il. Le groupe algérien a l'expérience des projets continentaux. Il a aussi une longue habitude des projets africains qui s'étirent sur des décennies.

Depuis son émergence dans les années 1980, le TSGP a survécu à des prix du gaz à 2 dollars, à 20 dollars et à 40 dollars le MBtu. Il a survécu à trois décennies de discussions multilatérales et au coup d'État de 2023. La question posée par l'annonce du 16 février 2026 n'est pas de savoir si le projet survivra à une nouvelle série d'obstacles. C'est de savoir si le Sahel sera suffisamment stable en 2028 pour que les pelleteuses nigériennes commencent à creuser. Personne ne peut répondre à cette question aujourd'hui. Certainement pas le général Tiani.

Cédric Pellicer

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