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International 8 juin 2026

Soudan 2026, l'or qui finance une guerre devenue partition

Soudan 2026, l'or qui finance une guerre devenue partition

Entre 2023 et 2025, le Soudan a produit un record d'environ 70 tonnes d'or, selon le ministre soudanais des Finances cité par l'Agence France-Presse en janvier 2026. Le même pays abrite la plus grande crise humanitaire au monde, avec près de 12 millions de déplacés et une famine déclarée par les Nations unies. Ces deux faits coexistent. L'or qui sort du sol soudanais ne nourrit pas la population, il finance les deux camps qui se la disputent. Depuis la chute d'el-Fasher fin octobre 2025, le pays n'a plus de front unique, parce qu'il n'a plus vraiment d'unité. Il s'est scindé de fait en deux ensembles, chacun avec sa capitale, son économie et son parrain régional. La question utile n'est plus de savoir qui gagne la guerre. Elle est de mesurer ce qui empêche encore cette partition de se figer en frontière.

L'infrastructure d'un pays coupé en deux

La carte de 2026 n'est plus celle d'un État avec une rébellion. C'est celle de deux ensembles territoriaux. L'armée régulière, la SAF, tient le centre et l'est, dont la capitale Khartoum reprise en mars 2025 et Port-Soudan sur la mer Rouge. Les Forces de soutien rapide, les RSF, contrôlent l'essentiel du Darfour, soit une étendue proche de la superficie de la France, et une large part du Kordofan. Les RSF ont annoncé un gouvernement parallèle.

La chute d'el-Fasher, le 26 octobre 2025, a scellé cette bascule. La dernière garnison de l'armée au Darfour est tombée après un siège de plus de cinq cents jours. Une mission d'enquête des Nations unies a relevé en février 2026 ce qu'elle a qualifié de marques de génocide, ciblage ethnique et tueries de masse, et l'ONU a décrit la ville comme une scène de crime. La Cour pénale internationale a ouvert une enquête visant les deux parties.

En 2026, le centre de gravité s'est déplacé vers le Kordofan. Les RSF assiègent el-Obeid, capitale du Kordofan du Nord, où l'armée conserve une base aérienne stratégique. L'armée a repris Dilling le 26 janvier 2026 après près de deux ans de siège, tandis que les RSF avaient pris Babanusa en décembre 2025. Ce couloir central commande la route de retour vers Khartoum. Il décide, à lui seul, si la partition reste réversible.

La guerre des flux, l'or qui paie la guerre

Le rapport de force ne se lit pas seulement sur la carte. Il se lit dans le métal. La production a atteint un record de 70,15 tonnes sur la période 2023-2025, mais le ministre des Finances a reconnu à l'AFP que 20 tonnes seulement avaient transité par les canaux officiels en 2025. Plus de 55 tonnes ont disparu dans une économie de l'ombre. Les circuits informels contrôlent désormais plus de 80 % du secteur, privant l'État de milliards de dollars. Près de la moitié de la production échappe au Trésor par la contrebande, selon le directeur de la société minière publique cité par l'AFP.

La destination du métal raconte la diplomatie. D'après les données de la banque centrale citées par Bloomberg, la part des exportations officielles soudanaises partant vers les Émirats arabes unis est tombée à 56 % en 2025, contre 99 % un an plus tôt, après la rupture des relations décidée par Khartoum en mai 2025. Les expéditions vers les Émirats valaient 865 millions de dollars en 2025, contre 1,5 milliard en 2024. L'Égypte a capté 4,9 tonnes pour 517 millions, une multiplication par vingt en un an, signe que le métal cherche d'autres routes plutôt qu'il ne se tarit.

Les deux camps vivent de cet or. Le centre de réflexion Chatham House résumait en mars 2025 que ce commerce de plusieurs milliards façonne le conflit. Des experts de l'ONU accusent les RSF de financer leurs campagnes par des ventes informelles, ce que le groupe nie. Un responsable soudanais chiffrait à plus de 850 millions de dollars l'or sorti par les RSF du Darfour et du Kordofan entre 2024 et début 2025. Les Émirats démentent tout soutien armé, affirment ne soutenir aucune partie et ont qualifié de coup de communication la plainte déposée contre eux. Les faits chiffrés et les démentis restent en contradiction directe.

L'inertie, une guerre qui se finance ne s'arrête pas

Une guerre qui paie n'a pas de raison mécanique de s'arrêter. Tant que l'or alimente les deux trésoreries, le coût de la prolongation reste supportable pour les belligérants, quel qu'en soit le coût pour les civils. C'est l'inertie centrale du dossier.

Les parrains régionaux ajoutent leur propre inertie. L'élargissement de la rivalité entre Riyad et Abou Dhabi a transformé le conflit en compétition par procuration, l'Arabie saoudite soutenant l'armée, les Émirats étant accusés d'appuyer les RSF. La tentative de médiation du Quad, réunissant les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats et l'Égypte en 2025, s'était presque entièrement dissipée début 2026, l'attention diplomatique s'étant reportée ailleurs.

Le Conseil de sécurité a sanctionné en février 2026 quatre hauts responsables des RSF, dont le frère de leur chef. Notons la limite de cet outil. Des gels d'avoirs et des interdictions de voyager pèsent peu face à un financement en or physique qui franchit des frontières non gardées. La sanction vise des noms, quand le carburant de la guerre voyage en lingots.

L'analyse transversale, or, pétrole et procuration

Le dossier soudanais relie trois marchés, le minier, l'énergétique et le géostratégique. Au métal s'ajoute le pétrole. Le 8 décembre 2025, les RSF ont saisi le champ de Heglig, le plus important du pays, dans le Kordofan occidental. Or ce champ et les pipelines associés acheminent aussi le brut du Soudan du Sud, qui dépend du pétrole pour près de 90 % de ses recettes publiques et l'exporte par le territoire soudanais vers Port-Soudan. Un accord tripartite a suivi, associant l'armée, les RSF et Juba, avec déploiement de troupes sud-soudanaises.

La mer Rouge complète le tableau. Le contrôle de Port-Soudan par l'armée verrouille l'unique débouché maritime du pays et la route d'exportation du brut. Le conflit déborde par ailleurs vers le Tchad, le Soudan du Sud et l'Éthiopie, plusieurs voisins étant accusés de servir de relais.

Le rapport de force se mesure là. Celui qui tient l'or finance la guerre, celui qui tient le pétrole et le port tient la rente d'État, et celui qui tient un parrain régional tient sa logistique. Trois leviers matériels, deux camps, aucun arbitre intérieur.

Les angles morts du dossier

Le biais de linéarité

La partition de fait n'est pas un destin. L'armée a regagné du terrain au Kordofan fin 2025 et début 2026, et Riyad mobiliserait plusieurs États pour faire pencher la balance. Projeter la ligne actuelle comme une frontière définitive serait prématuré.

La cohésion du bloc des acteurs

Ni la SAF ni les RSF ne sont des blocs homogènes. Les RSF s'appuient sur une alliance avec le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord d'Abdelaziz al-Hilu depuis février 2025. Les parrains régionaux poursuivent des intérêts distincts, parfois divergents de ceux de leurs protégés.

Les points de contestation factuels

Les chiffres clés sont disputés. Le bilan humain, estimé à 150.000 morts en 2024, n'est plus tenu à jour depuis faute de moyens. Les volumes d'or sortis en contrebande reposent sur des estimations de renseignement. Les Émirats nient tout soutien et contestent les accusations portées contre eux. Le décompte est ici un terrain de lutte autant que le terrain lui-même.

Les limites méthodologiques

Les données minières officielles sous-estiment de leur propre aveu le total réel, puisque l'essentiel échappe à l'État. Les chiffres de déplacement varient de 12 à plus de 15 millions selon les organisations. Toute certitude sur un chiffre unique, dans un pays sans administration unifiée, trahit le dossier.

Le scénario alternatif crédible

Une pression coordonnée sur le commerce de l'or, couplée à un accord entre parrains régionaux, pourrait assécher le financement et rouvrir une négociation. À l'inverse, l'absence d'arbitrage extérieur laisserait la partition se consolider en deux États rivaux, scénario que la dynamique actuelle rend chaque mois plus probable.

Les conséquences stratégiques

Le seuil à surveiller en 2026 n'est pas le prochain massacre, aussi grave soit-il. C'est l'issue de la bataille du Kordofan, le couloir qui sépare encore les deux moitiés du pays. La conséquence actionnable pour un acteur extérieur tient en un point unique, agir sur l'or et sur les parrains plutôt que sur les communiqués, car c'est le financement, pas la diplomatie, qui prolonge la guerre. L'horizon utile court sur l'année 2026, que des chercheurs redoutent comme la plus meurtrière du conflit. Au-delà, le risque n'est plus seulement humanitaire. Il est cartographique. Un pays peut cesser d'exister comme État unique sans qu'aucun traité ne l'acte, simplement parce que deux économies de guerre ont fini par s'enraciner.

Deux États de fait sur une même carte. L'or pour seule monnaie de guerre. Le Kordofan pour seul arbitre.

Tant que l'or financera les deux camps et que deux parrains régionaux s'affronteront par procuration, aucune des parties n'aura intérêt à signer. Le Soudan ne manque pas de richesse, il manque d'un État capable de la capter avant qu'elle ne franchisse ses frontières.

Cédric Pellicer

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