Le 8 mai 2026, une secrétaire d'État française participe pour la première fois aux commémorations de Sétif. Le même mois, les exportations algériennes vers la France ont chuté de 41 % sur les neuf premiers mois de 2025. Le dégel diplomatique acté à Alger ne ramène pas le levier économique perdu pendant deux ans de crise. La France récupère un ambassadeur. L'Italie a gardé les contrats long terme. Ces deux faits coexistent. Personne ne les met sur la même ligne.
Infrastructure d'une dépendance asymétrique
La France importe 11 % de son gaz d'Algérie en 2024, selon les Chiffres clés de l'énergie publiés par le ministère de la Transition écologique en édition 2025. La part avait été de 18,2 % en 2023. La chute s'explique par la diminution des prix des hydrocarbures et par la réorientation des flux algériens vers l'Italie. Sonatrach a exporté 34,3 milliards de mètres cubes vers l'Italie et l'Espagne en 2024 selon son rapport annuel.
L'écart entre Rome et Paris se mesure ailleurs. La France est devenue le premier client de GNL algérien sur le marché spot en mars 2025 avec 347 000 tonnes, selon l'Energy Research Unit. L'Italie n'en achète que 33 000 tonnes sur ce canal. Cette domination française sur le spot n'est pas un avantage. C'est une vulnérabilité. Le spot achète le marché du jour. Le gazoduc Transmed, exploité par ENI, vend des décennies. Sonatrach et ENI ont signé en juillet 2025 un contrat de partage de production de 1,35 milliard de dollars sur 30 ans dans le bassin de Berkine, selon le communiqué officiel du groupe algérien.
TotalEnergies maintient ses accords avec Sonatrach. Engie a retiré ses équipes du champ gazier de Touat en février 2026, selon plusieurs sources sectorielles. Le client français survit. L'opérateur français a été congédié.
Guerre des flux commerciaux 2024-2025
Les échanges franco-algériens ont reculé de 4,3 % en 2024 à 11,1 milliards d'euros, selon les Douanes françaises dans leur étude publiée le 27 janvier 2026. Le déficit commercial français s'est rétréci à 1,4 milliard d'euros contre 2,6 milliards en 2023. La balance se rapproche de l'équilibre, mais par contraction, pas par croissance.
Sur les neuf premiers mois de 2025, les importations françaises depuis l'Algérie sont passées de 4,8 à 3,4 milliards d'euros. Une baisse de 41 %. Les exportations françaises ont également reculé, de 3,4 à 3 milliards d'euros. La France reste le deuxième fournisseur de l'Algérie tous marchés confondus, mais sa part de marché plafonne à 12 % en 2023, contre 11 % en 2016. La Chine occupe la première place depuis 2013.
Notons que l'Italie a signé en juillet 2025 un cinquième sommet intergouvernemental avec Alger, comprenant des accords gazier, sécuritaire, migratoire et numérique. Le chiffre d'affaires des exportations algériennes de Sonatrach a atteint 45 milliards de dollars en 2024 selon son rapport annuel. La rente est intacte. Elle se redistribue ailleurs.
Inertie consulaire et migratoire
L'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régit toujours le séjour de 690 000 ressortissants algériens en France, premier flux migratoire national selon les chiffres du rapport parlementaire Rodwell-Lefèvre remis le 15 octobre 2025. L'Assemblée nationale a adopté le 30 octobre 2025, à une voix près, une résolution demandant sa dénonciation. Cette résolution n'a aucune valeur juridique contraignante. Elle marque pourtant un seuil politique inédit.
Le taux d'exécution des OQTF concernant des ressortissants algériens était de 5 % en 2024, selon le ministère de l'Intérieur cité dans le rapport parlementaire. En 2024, sur 16 238 OQTF notifiées, 828 ont donné lieu à un retour effectif. L'Algérie a délivré 3 000 laissez-passer consulaires en 2024 selon Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe, en séance au Sénat le 4 mars 2025.
L'attentat de Mulhouse du 22 février 2025, commis par un ressortissant algérien refusé dix fois par Alger après émission d'OQTF, a conditionné la séquence politique de l'année. Le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau a lancé la menace de dénonciation. Les expulsions vers l'Algérie ont repris en mars 2026 après un an de suspension totale, selon La Cimade. La fenêtre consulaire se rouvre. Elle n'avait pas été rompue par traité, elle avait été fermée par décision unilatérale algérienne.
Analyse transversale, l'éviction industrielle silencieuse
Trois secteurs économiques convergent dans la même direction. Le gaz, où l'Italie verrouille les contrats long terme via ENI pendant que la France n'a plus que le spot. Le commerce, où la Chine reste premier fournisseur et où la concurrence turque et italienne progresse sur les biens d'équipement. L'industrie locale, où Engie quitte Touat et où aucun grand groupe français n'a annoncé d'expansion en Algérie depuis 2023.
Le rapport Xerfi de février 2025 estimait à 1,25 milliard de dollars le surcoût pour la France lié à la suspension des contrats long terme algériens, compensé par le GNL américain plus cher et plus carboné en transport maritime. Ce chiffre est absorbable à court terme. Il devient structurant si la France perd l'accès aux renégociations à venir.
L'Algérie produit actuellement environ 140 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an, avec un objectif de 200 milliards d'ici 2028 selon le rapport annuel Sonatrach 2024. La production est en hausse de 1,5 % en février 2026 par rapport à février 2025, selon les données de la plateforme Attaqa. Les volumes supplémentaires iront aux clients qui auront sécurisé les contrats. Pas à ceux qui négocient leur retour.
Angles morts du dossier franco-algérien
Biais de linéarité
La séquence diplomatique des trois derniers mois suggère un dégel mécanique. Visite Nuñez en février 2026. Échange Barrot-Attaf le 15 mars. Retour ambassadeur Romatet le 8 mai. Visite Rufo à Sétif le même jour. Cette progression peut s'inverser à la première crise consulaire, comme en 2024. Le levier mémoriel ne remplace pas le levier industriel.
Cohésion du bloc d'acteurs algériens
Les déclarations du chef d'état-major Saïd Chengriha le 9 mai 2026 sur le passé colonial restent fermes sur la mémoire et ouvertes sur la coopération militaire. Le président Tebboune avait qualifié en 2025 l'accord de 1968 de "dépassé et inutile" tout en refusant son abrogation. La ligne algérienne combine fermeté mémorielle, ouverture sélective et conservation de tous les leviers existants.
Points de contestation factuels
Le bilan des massacres de Sétif reste contesté. Les autorités algériennes affirment 45 000 morts. Les estimations françaises varient entre 1 500 et 20 000 victimes selon les sources citées par franceinfo en mai 2026. Cette divergence historique reste structurante pour toute déclaration officielle.
Limites méthodologiques
Le chiffre de 1,25 milliard de surcoût Xerfi ne capte pas les effets de second ordre, perte d'influence commerciale, départ de cadres expatriés, érosion des positions des PME mono-exportatrices. Le rapport des Douanes françaises de janvier 2026 souligne que les entreprises mono-exportatrices vers l'Algérie ont vu leur part presque doubler entre 2018 et 2023, signalant une fragilisation du tissu d'export.
Scénario alternatif crédible
Une rupture mémorielle française forte, par exemple une reconnaissance officielle des massacres comme crime d'État, pourrait débloquer la coopération consulaire et économique plus efficacement qu'une politique de pression migratoire. Ce scénario, plaidé par Ségolène Royal en mars 2026, reste politiquement coûteux en France et ne résout pas la perte des contrats long terme déjà captés par ENI.
Conséquences stratégiques de la séquence 2024-2026
La séquence française des deux dernières années a coûté trois années de présence économique pour récupérer trois mois de coopération diplomatique. Le seuil critique se mesure non pas dans la qualité des cérémonies de Sétif mais dans la durée résiduelle des contrats Engie et TotalEnergies en Algérie. Cette durée résiduelle n'est publique pour aucun des deux groupes. À la prochaine renégociation, le rapport de force ne se jouera pas à Alger mais à Rome.
La vraie question n'est plus de savoir comment la France peut renouer avec l'Algérie. La vraie question est de savoir ce qu'il lui reste à renouer.
Le dégel diplomatique ouvre une fenêtre de coopération sécuritaire et migratoire que les deux capitales jugent utile. Il n'efface pas l'éviction industrielle accomplie pendant la crise.
Cédric Pellicer