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International 19 février 2026

Epstein et l'université, comment un pédocriminel a acheté la science la plus prestigieuse du monde

Epstein et l'université, comment un pédocriminel a acheté la science la plus prestigieuse du monde

Jeffrey Epstein n'avait aucun diplôme universitaire. Il avait abandonné ses études à Cooper Union et à New York University sans jamais décrocher le moindre titre. Et pourtant, pendant vingt ans, il a fréquenté l'élite académique mondiale avec la familiarité d'un pair. Il avait son propre bureau au 1 Brattle Square à Cambridge, Massachusetts, dans les locaux d'un programme d'Harvard qu'il avait lui-même financé. Il avait un accès direct aux plus grands noms de la génétique, de la physique théorique et de l'informatique. Il organisait des dîners dans sa demeure privée aux Îles Vierges américaines avec des lauréats du prix Nobel et des directeurs de laboratoires. Ce n'était pas de la mondanité. C'était une opération d'acquisition systématique de capital académique au service d'un objectif précis, blanchir une réputation de prédateur sexuel condamné derrière le prestige de la science la plus légitime du monde.

Les trois millions de pages publiées par le département de la Justice américain le 30 janvier 2026 l'établissent avec une précision qui ne laisse plus de place au doute raisonnable. L'affaire Epstein n'est pas un scandale de mœurs adossé à quelques générosités philanthropiques mal orientées. C'est un rapport de force structurel entre un criminel et les institutions scientifiques les plus puissantes de la planète. Et la question que ces documents posent frontalement, c'est de savoir comment ce rapport de force a pu fonctionner aussi longtemps, dans des environnements supposément dotés des esprits les plus critiques qui soient.

Harvard, la machine à légitimité

Le mécanisme central est documenté dans le rapport de 61 pages publié par l'Office du Conseil Général d'Harvard en 2020, enrichi depuis par les divulgations du DOJ.

En 2003, Jeffrey Epstein signe un chèque de 6,5 millions de dollars à Harvard University. Cet argent finance la création du Program for Evolutionary Dynamics, un centre de recherche interdisciplinaire appliquant les mathématiques à la biologie évolutive, dirigé par Martin Nowak, professeur de mathématiques et de biologie. Epstein avait été présenté à Nowak à la fin des années 1990 par Nathan Myhrvold, ancien directeur technique de Microsoft. Le rapport de force était déjà en place avant même l'arrivée à Harvard. Epstein finançait les travaux de Nowak depuis plusieurs années et avait contribué environ 500 000 dollars à ses recherches avant le don fondateur.

Ce que ce don de 6,5 millions lui achète est précisément calculé. Il lui achète un bureau. Le bureau 610 dans l'immeuble du programme, connu en interne sous le nom d'"Office de Jeffrey". Il lui achète un accès régulier au campus, des visites documentées à plus de 40 reprises entre 2010 et 2018 selon l'enquête interne d'Harvard, organisées pour permettre des rencontres avec des facultés de l'ensemble de la région de Cambridge. Il lui achète le droit de se présenter publiquement comme "fondateur du Program for Evolutionary Dynamics à Harvard University" dans les communiqués de presse de sa fondation, une affirmation qui est inexacte et que Harvard n'a jamais formellement contestée pendant des années. Il lui achète également la capacité de mobiliser le nom de Harvard pour lever des fonds auprès d'autres donateurs, utilisant la légitimité de l'institution comme levier financier.

La promesse initiale était de 30 millions de dollars. Harvard n'a reçu que 6,5 millions. Harvard Magazine rapporte qu'entre 1998 et 2008, le total des dons d'Epstein à l'université atteignait 9,1 millions de dollars. Mais les retombées en termes de capital symbolique pour Epstein étaient sans commune mesure avec la somme versée. Il parlait de 30 millions dans ses biographies. La presse reprenait le chiffre. Et Harvard gardait le silence.

Les emails publiés par le DOJ révèlent les dessous de cette mécanique. La publiciste d'Epstein écrivait au bureau de Nowak en demandant que le nom d'Epstein et de sa fondation apparaissent sur le site web du programme dans le domaine harvard.edu, précisant que cela "serait très utile en termes de résultats Google". Elle sollicitait des communiqués de presse associant le nom d'Epstein à des découvertes scientifiques. Elle demandait à Nowak de relire et d'approuver des articles la concernant publiés dans le National Review. L'opération de blanchiment de réputation était explicitement décrite, par écrit, et elle était exécutée avec la coopération active d'un professeur titulaire de la première université du monde.

George Church, généticien au Harvard Wyss Institute, apparaît dans des centaines d'échanges. En juillet 2014, les deux hommes discutent d'un projet d'investissement de 10 millions de dollars proposé par Church, détaillant dix axes de recherche. Ils suggèrent ensemble le nom d'une société d'investissement, "Georgarage". Church avait reconnu en 2019 avoir eu connaissance de la condamnation d'Epstein en 2008 sans mettre fin à leur relation. Les emails du DOJ publiés le 30 janvier 2026 montrent une proximité bien plus importante que ce qui avait été précédemment admis.

Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor américain et ex-président d'Harvard, est lui aussi cité dans les documents du DOJ en lien avec des échanges remontant jusqu'à 2019, soit l'année même de l'arrestation d'Epstein. Les deux hommes discutaient notamment de la "poursuite d'une relation" de Summers avec une femme décrite comme sa mentorée. Harvard a annoncé une extension de son enquête interne en réponse aux documents du 30 janvier 2026.

MIT, ou comment dissimuler un Voldemort

Le cas du MIT Media Lab constitue l'illustration la plus documentée de la mécanique institutionnelle à l'œuvre. Pas parce qu'il est le plus grave. Mais parce que les emails internes ont tout révélé.

Dès 2008, l'administration du MIT avait classé Epstein dans sa base de données des donateurs sous le statut de "disqualifié". Ce statut, expliquera le rapport interne du MIT publié en janvier 2020 par le cabinet d'avocats Goodwin Procter, ne signifiait pas une interdiction de recevoir des fonds. Il signalait simplement qu'il n'était plus un donateur actif. La sémantique est précieuse. "Disqualifié" dans la base de données ne produisait aucun effet juridique ni procédural. Le MIT Media Lab a continué à recevoir des fonds d'Epstein.

Joi Ito, nommé directeur du MIT Media Lab en 2011 sans formation académique traditionnelle, avait établi avec Epstein une relation dont l'étendue n'a été révélée qu'en septembre 2019, par un article de Ronan Farrow dans The New Yorker. Le Media Lab avait reçu 525 000 dollars d'Epstein. Ito avait personnellement reçu 1,2 million de dollars d'Epstein pour des fonds d'investissement sous son contrôle. Ces dons étaient enregistrés comme anonymes pour contourner la classification "disqualifié". En interne, les collaborateurs du bureau de Ito avaient développé un code. Epstein s'appelait Voldemort, ou "celui dont on ne doit pas prononcer le nom". L'effort de dissimulation était si systématique que ce nom de code était connu de l'ensemble du bureau de direction.

Epstein servait également d'intermédiaire entre le Media Lab et d'autres donateurs. Il avait ainsi permis de lever 7,5 millions de dollars auprès de Leon Black, fondateur d'Apollo Global Management, et de Bill Gates selon les documents publiés par The New Yorker. Soit 7,5 millions de dollars supplémentaires mobilisés via un canal que le MIT avait officiellement décidé de couper.

Ito a démissionné le 7 septembre 2019. Il a également quitté les conseils d'administration du New York Times Company, des fondations MacArthur et Knight. Nicholas Negroponte, cofondateur du MIT Media Lab et directeur pendant vingt ans, a déclaré lors d'une réunion interne qu'il avait recommandé à Ito d'accepter l'argent et que, si l'horloge était repoussée en arrière, il aurait répété ce choix. Ce positionnement, plus que tout autre, révèle l'état d'esprit institutionnel. Pas un accident de jugement individuel. Une culture.

Le réseau scientifique, trente noms sur une liste

Au-delà de Harvard et du MIT, les documents du DOJ révèlent une liste d'environ trente scientifiques de haut niveau qu'Epstein cultivait activement.

Lawrence Krauss, cosmologiste de l'Arizona State University, avait organisé une conférence sur la gravité dans l'île d'Epstein et utilisait son financement pour le Origins Project à l'ASU. L'Edge Foundation, salon intellectuel d'élite réunissant chaque année des chercheurs de premier plan, avait reçu environ 638 000 dollars d'Epstein entre 2001 et 2015 selon les documents du DOJ. Lisa Randall, physicienne théoricienne à Harvard, a visité l'île privée d'Epstein en 2014 et échangeait avec lui par email depuis au moins 2009, peu après sa condamnation. Elle a déclaré au Harvard Crimson "regretter profondément d'avoir maintenu ce contact". Columbia University a annoncé en février 2026 la mise à l'écart de deux membres de sa faculté à la suite des révélations des documents du DOJ.

L'opération consistait à acheter le temps et la présence de ces chercheurs, à les photographier, à les faire apparaître dans des contextes associés à sa fondation, à les citer dans des biographies et des communiqués de presse. Le rapport d'Harvard de 2020 évoque explicitement la volonté d'Epstein de "blanchir ou d'embellir" sa réputation à travers ses donations, et conclut que les décisions prises par les administrateurs qui avaient accepté ses dons post-condamnation constituaient "des erreurs collectives et significatives de jugement ayant causé de sérieux dommages à la communauté du MIT."

L'inertie, ou pourquoi la machine n'a jamais freiné

La vraie question n'est pas de savoir pourquoi Epstein a essayé. La question est de savoir pourquoi ça a fonctionné pendant si longtemps.

La réponse structurelle tient en un mot. Le financement.

Les grandes universités américaines dépendent dans des proportions massives de dons privés. L'endowment d'Harvard atteignait 53,2 milliards de dollars à fin 2024 selon le rapport annuel de l'université. Celui du MIT s'élevait à 24,6 milliards de dollars à la même date. Ces chiffres spectaculaires ne doivent pas masquer la réalité des laboratoires individuels, des programmes de recherche isolés, des centres thématiques. Pour eux, chaque donateur représente une relation à cultiver, un budget à sécuriser, une autonomie à préserver face aux restrictions des fonds fédéraux.

Epstein avait compris cette structure mieux que personne. Il ne finançait pas Harvard. Il finançait Martin Nowak. Il ne finançait pas le MIT. Il finançait Joi Ito. Les transactions étaient personnalisées, les relations individualisées, les gratitudes personnelles. Et quand l'institution tentait de poser des limites, les individus trouvaient des contournements. Nowak continuait à inviter Epstein sur le campus post-condamnation. Ito enregistrait les dons comme anonymes.

Le rapport du MIT est explicite sur un point crucial. En 2012, trois administrateurs supérieurs avaient débattu en interne de la question d'accepter les dons d'Epstein post-condamnation. Ils avaient conclu qu'ils pouvaient le faire, à condition que les montants restent "relativement modestes et non publicisés" pour ne pas "blanchir la réputation d'Epstein ou lui permettre d'acquérir de l'influence au MIT". Cette formulation est remarquable. Les administrateurs du MIT avaient identifié exactement ce qu'Epstein cherchait. Et ils avaient continué.

Red Team, ce que l'analyse ne peut pas encore établir

Deux angles d'ombre méritent une formulation précise.

D'abord, la distinction entre corruptions et complicité. Les documents publiés établissent clairement qu'Epstein a utilisé ses donations académiques comme instrument de blanchiment de réputation. Ils établissent que des administrateurs et des chercheurs ont continué à entretenir des relations avec lui après sa condamnation de 2008, en connaissance de cause. Mais ils n'établissent pas, pour l'immense majorité des scientifiques cités, une complicité dans ses crimes sexuels. Nowak, Church, Randall ont été en contact avec un pédocriminel. La nature exacte de ce que chacun savait, de ce que chacun a facilité ou non, reste à établir au cas par cas. L'amalgame rapide entre "mentionné dans les documents Epstein" et "complice de ses crimes" est une faute analytique.

Ensuite, la question des institutions versus des individus. Harvard a officiellement cessé d'accepter les dons d'Epstein après sa condamnation de 2008. Cette décision est réelle et documentée. Le problème était que des individus au sein d'Harvard continuaient à entretenir des relations personnelles et professionnelles avec lui, utilisant parfois les ressources institutionnelles dans ce cadre, sans que l'institution ne soit en mesure de le détecter ou de l'empêcher. La frontière entre la responsabilité institutionnelle et la responsabilité individuelle est exactement ce que les enquêtes en cours chez Harvard et Columbia doivent établir. Les réponses ne sont pas encore disponibles.

Conséquences stratégiques

L'affaire Epstein révèle une vulnérabilité structurelle des systèmes académiques anglo-saxons qui va bien au-delà du cas individuel.

Les grandes universités de recherche ont externalisé une fraction de leur financement vers des donateurs privés dont elles n'avaient ni les moyens ni la volonté de contrôler sérieusement les motivations. Elles ont créé des espaces institutionnels, des bureaux, des postes de "visiting fellow", des programmes nommés, qui offraient à des acteurs extérieurs un accès réel à leurs réseaux et à leur capital symbolique en échange d'argent. Et elles ont laissé des administrateurs individuels prendre des décisions de compromis dont la logique ultime était de protéger leur budget de recherche plus que l'intégrité de l'institution.

Ce mécanisme n'est pas une anomalie. C'est un produit prévisible d'un système de financement qui récompense la capture de dons privés et ne punit pas suffisamment le risque réputationnel jusqu'à ce qu'il explose publiquement.

La question qui se pose maintenant, après les documents du 30 janvier 2026, est simple. Epstein était-il un cas unique, ou un cas exemplaire d'une pratique plus répandue ? D'autres financeurs, moins notoires, utilisent-ils aujourd'hui le même mécanisme d'achat de légitimité académique à des fins que les institutions ne contrôlent pas ? Les universités ont commencé à renforcer leurs procédures de vérification des dons. Harvard a publié des nouvelles lignes directrices. Le MIT a restructuré sa gouvernance du Media Lab.

Les procédures existent maintenant sur le papier. Ce qui manque, c'est la réponse à une question plus profonde. Quand un chercheur brillant reçoit un financement qui lui permet de travailler sur ce qui le passionne, combien de questions pose-t-il sur la source ?

Un pédocriminel sans diplôme a acheté un bureau à Harvard. Il l'a gardé pendant quinze ans. La science continue.

Cédric Pellicer

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