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France 28 mars 2026

Edmond de Rothschild, Epstein et le PNF, anatomie d'un angle mort

Edmond de Rothschild, Epstein et le PNF, anatomie d'un angle mort

Un condamné pour trafic sexuel de mineures signe en octobre 2015 un contrat de vingt-cinq millions de dollars avec l'une des plus anciennes banques privées d'Europe. Deux mois plus tard, cette même banque conclut un accord de non-poursuite avec le département de la Justice américain pour 45 millions de dollars. Ces deux faits coexistent dans les mêmes documents officiels, déclassifiés et publics depuis le 30 janvier 2026 par le ministère américain de la Justice. Le Parquet national financier perquisitionne le siège parisien de la banque le 20 mars 2026.

Ce n'est pas une affaire de mœurs. C'est une affaire de gouvernance, de régulation financière internationale et de porosité entre des circuits d'influence que les systèmes de contrôle n'ont pas vus. Edmond de Rothschild affiche en 2025 un record de 198 milliards de francs suisses d'actifs sous gestion, selon le communiqué du groupe de mars 2026. La collecte nette est qualifiée de particulièrement soutenue depuis les révélations. Cela aussi est documenté. Et c'est peut-être le chiffre le plus révélateur de tout le dossier.

La banque bâtie sur un siècle de discrétion

Edmond de Rothschild n'est pas une banque ordinaire. Fondé en 1953 à Paris par le baron Edmond de Rothschild, le groupe s'est spécialisé en banque privée et gestion d'actifs pour familles fortunées, entrepreneurs et investisseurs institutionnels. Actionnariat 100 % familial depuis l'origine. Siège social à Genève, centres opérationnels à Luxembourg et Paris.

En 2024, les actifs sous gestion atteignent 184 milliards de francs suisses, soit une progression de 12 % sur un an, avec une collecte nette de 6,3 milliards de francs suisses, selon le rapport annuel officiel du groupe publié en mars 2025. Le ratio de fonds propres Tier 1 affiche 19,7 %, bien au-dessus des exigences réglementaires de 12 %. Près de 2 700 collaborateurs répartis dans 28 implantations mondiales à fin 2024.

Ariane de Rothschild prend la direction exécutive du groupe en janvier 2015, à la suite de la maladie grave de son mari Benjamin de Rothschild, décédé en 2021. Elle devient la première femme à diriger une enseigne de la lignée Rothschild. C'est précisément dans ces premiers mois de prise de fonction que le contrat avec la société de Jeffrey Epstein est conclu.

La relation entre Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein débute en 2013 par l'intermédiaire du diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, selon les documents consultés par Radio France. De 2013 à 2019, les deux correspondants échangent 5 532 emails selon le décompte de l'agence de vérification de Radio France dans les Epstein Files du DOJ américain. Des rencontres ont lieu à Paris, Genève et New York. Une visite sur l'île privée de Little Saint James aux Caraïbes est confirmée par le groupe Edmond de Rothschild, qui précise qu'il s'agissait d'un déjeuner.

La banque privée tire sa valeur de sa réputation et non de ses brevets ni de ses infrastructures physiques. Elle gère la fortune des autres parce que ses clients lui font confiance pour ne jamais compromettre leur patrimoine ni leur nom. C'est le seul actif qui ne figure sur aucun bilan, et le seul dont la destruction peut être instantanée.

D'ailleurs, la structure holding de tête, Edmond de Rothschild Holding S.A., est l'entité genevoise qui figure nommément dans le contrat signé avec la société d'Epstein. Ce n'est pas une filiale périphérique. C'est la maison mère du groupe.

Le contrat de vingt-cinq millions et la chronologie qui pose question

Le 5 octobre 2015, Southern Trust Company Inc., société enregistrée aux Îles Vierges américaines et présidée par Jeffrey Epstein, condamné en 2008 pour sollicitation de prostitution mineure en Floride, signe une lettre d'accord officielle avec Edmond de Rothschild Holding S.A. Le contrat prévoit le versement de 25 millions de dollars à Southern Trust Company pour des services d'analyse des risques et d'application de certains algorithmes. Ce document figure dans les Epstein Files déclassifiés par le département de la Justice américain le 30 janvier 2026, confirmé par l'AFP et l'agence Anadolu.

Un détail du contrat structure tout le reste. Le document précise que le paiement est lié à des questions en suspens entre Edmond de Rothschild Holding et les autorités américaines. Ces questions en suspens ont une réponse dans les archives publiques.

Deux mois après la signature, en décembre 2015, Edmond de Rothschild conclut un accord de non-poursuite avec le département de la Justice américain dans le cadre du Swiss Bank Program. La banque verse 45 millions de dollars et admet avoir facilité la dissimulation de comptes non déclarés de clients américains contenant plusieurs milliards de dollars d'actifs, selon les sources documentant ce programme. Un accord de non-poursuite est un outil de clôture de risque juridique et non une condamnation pénale. La banque reconnaît des faits, verse une pénalité, échappe aux poursuites.

Deux mois séparent le contrat de 25 millions et l'accord de 45 millions. Les documents déclassifiés n'établissent pas de lien causal juridiquement prouvé entre ces deux opérations. Ils établissent que le paiement était contractuellement lié à des questions en suspens avec la justice américaine. La chronologie est documentée. L'interprétation causale reste à établir judicialement.

Un email nocturne d'Epstein à Ariane de Rothschild en décembre 2015, référencé dans les Epstein Files et consulté par Medias-Presse.info, mentionne des chiffres qui correspondent précisément aux montants de l'accord de non-poursuite. La banque n'a pas commenté cet email.

Fabrice Aidan, le diplomate qui circulait sans barrières

L'enquête ouverte par le Parquet national financier le 17 février 2026 vise des faits présumés de corruption passive d'agent public étranger et de complicité de ce délit, selon la confirmation du procureur Pascal Prache du 24 mars 2026. L'homme au centre de cette enquête s'appelle Fabrice Aidan.

Ce diplomate français de 50 ans a suivi une trajectoire rare. Détaché par la France aux Nations unies entre 2006 et 2013, il y travaille aux côtés de Terje Rød-Larsen, diplomate norvégien aujourd'hui visé par une enquête en Norvège pour complicité de corruption aggravée en lien avec Epstein. Les premiers emails entre Aidan et Epstein remontent à 2010, depuis sa messagerie professionnelle onusienne. Des sources proches du dossier citées par Reuters signalent que certains échanges incluent des notes confidentielles du Conseil de sécurité de l'ONU transmises à Epstein pendant cette période.

En 2014, Aidan rejoint Edmond de Rothschild comme cadre dirigeant. Il y reste jusqu'en 2016, date à laquelle la banque met fin à son contrat après que la publication d'un livre révèle une enquête du FBI à son encontre. Son nom apparaît plus de 200 fois dans les documents consultés par l'AFP dans les Epstein Files.

Ce qui n'est pas contesté dans les documents, selon la cellule investigation de Radio France publiée en 2026. Epstein est intervenu comme médiateur lors du licenciement d'Aidan par la banque, alors que ce dernier menaçait de saisir les prud'hommes. La banque a refusé de divulguer le montant accordé. Un condamné pour infractions sexuelles arbitrait les relations sociales d'une institution gérant des dizaines de milliards. C'est précisément ce que le PNF cherche à documenter.

Depuis les révélations, Engie, où Aidan avait rejoint les effectifs, a mis fin à ses fonctions à la mi-mars 2026. Aidan conteste toutes les accusations. Il n'a jamais été condamné et reste présumé innocent.

Les cercles qui se recoupaient sans se surveiller

L'affaire Edmond de Rothschild révèle une architecture de relations qui traversait simultanément plusieurs institutions censées être étanches les unes aux autres.

Olivier Colom, ancien cadre dirigeant de la banque et conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy à l'Élysée entre 2007 et 2012, est cité dans des échanges avec Epstein entre 2013 et 2018, consultés par l'AFP. Il sollicite le financier pour de l'entregent. La passerelle entre la présidence de la République française, la banque privée franco-suisse et le réseau d'Epstein n'est donc pas un cas isolé dans le dossier.

La dimension internationale structure le périmètre réel de l'enquête. L'affaire Aidan est connectée à l'enquête norvégienne sur Rød-Larsen. La Southern Trust Company d'Epstein était enregistrée aux Îles Vierges américaines, juridiction qui a servi à d'autres flux financiers liés au réseau. Le Swiss Bank Program, dans le cadre duquel EdR a conclu son accord de non-poursuite en 2015, a mobilisé plus de 80 banques suisses pour un total de plusieurs centaines de millions de dollars versés au DOJ américain entre 2013 et 2016.

Ce programme était la norme dans le secteur bancaire privé suisse de l'époque. Ce qui est exceptionnel dans le dossier Edmond de Rothschild, c'est le canal par lequel la banque aurait navigué ses questions en suspens avec Washington, non pas un cabinet d'avocats américain classique, non pas un intermédiaire financier régulé, mais une société des Îles Vierges présidée par un homme condamné pour trafic sexuel, dont les activités criminelles étaient pourtant déjà documentées dans les archives judiciaires américaines depuis 2008.

La FINMA, régulateur bancaire suisse, surveille la situation. Aucune procédure formelle n'a été annoncée depuis Berne à ce stade. Ce délai est lui-même un signal sur le périmètre réel de l'enquête.

Ce que les documents établissent et ce qu'ils ne tranchent pas

Cinq angles doivent être pesés avant toute conclusion.

Premier angle, le biais de linéarité. La proximité chronologique entre le contrat de 25 millions et l'accord de 45 millions est documentée. Elle ne constitue pas en elle-même une preuve de causalité. Des banques ont utilisé des intermédiaires dans le Swiss Bank Program sans que cela constitue une infraction pénale.

Deuxième angle, la cohésion institutionnelle. La banque affirme coopérer pleinement avec la justice et avoir lancé une enquête interne dès que les soupçons sur Aidan ont émergé. Notons que cette posture de transparence est aussi une stratégie de protection institutionnelle éprouvée. Elle ne préjuge pas des conclusions.

Troisième angle, la contestation factuelle. Ni le groupe ni Ariane de Rothschild ne sont parties à aucune procédure judiciaire à ce stade, selon le porte-parole du groupe cité par l'agence AWP en février 2026. Aucune mise en examen n'a été prononcée. Toutes les personnes citées sont présumées innocentes.

Quatrième angle, les limites méthodologiques. Les Epstein Files contiennent plus de trois millions de pages publiées par le DOJ américain depuis le 30 janvier 2026. Les autorités rappellent explicitement que la présence d'un nom dans ces documents ne constitue ni une preuve d'implication ni une mise en cause pénale.

Cinquième angle, le scénario alternatif. Il est possible que le contrat de 25 millions soit exactement ce qu'il prétend être, un accord de conseil financier signé avec un homme dont les activités criminelles n'avaient pas encore été pleinement exposées en 2015. Dans ce scénario, la due diligence de la banque aurait été défaillante sans être intentionnellement frauduleuse. C'est précisément ce que le PNF cherche à trancher, et non les Epstein Files eux-mêmes.

La régulation comme angle mort de la banque privée européenne

La banque privée tire sa capacité à gérer des centaines de milliards de sa réputation de discrétion contrôlée. Edmond de Rothschild atteint 198 milliards de francs suisses sous gestion en 2025, un nouveau record, et la collecte nette est décrite comme particulièrement soutenue depuis les révélations des Epstein Files, selon l'agence AWP en mars 2026. Le marché des grandes fortunes a absorbé les révélations sans dommage mesurable sur les flux.

Le régulateur européen n'a produit aucune procédure formelle à ce jour. La FINMA suisse attend. L'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution française n'a pas communiqué. C'est le département de la Justice américain qui a fourni les documents qui posent les questions. Et c'est le PNF français qui instruit.

La perquisition du PNF n'est pas une condamnation. Mais elle établit que les liens documentés entre une banque gérant 198 milliards de francs suisses et un condamné pour trafic sexuel n'ont alerté aucun régulateur européen pendant six ans. Et c'est le département de la Justice américain qui a fourni la démonstration.

Vingt-cinq millions versés. Quarante-cinq millions remboursés. Et la collecte continue.

Cédric Pellicer

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