En mai 1969, le cabinet israélien a voté un accord pour déporter 60 000 Palestiniens de Gaza vers le Paraguay. Le plan a été exécuté par le Mossad via une fausse agence de voyages. Les archives d'État israéliennes en conservent les minutes. Ces documents ont été déclassifiés. Ils n'ont pas changé les termes du débat actuel.
Un podcast de la radio publique israélienne KAN, "Palestinians in Paraguay", sorti en mars 2026, a redonné une visibilité à ce dossier historique en croisant pour la première fois les minutes du cabinet, les archives de la police paraguayenne, et les témoignages de deux survivants maintenant septuagénaires. Le rapprochement avec les discussions actuelles sur le déplacement des Gazaouis n'est pas une interprétation militante. C'est une observation factuelle que les archives permettent de formuler avec précision.
Ce dossier reconstitue la mécanique opérationnelle du Plan Paraguay, ses acteurs, son échec documenté, et ce qu'il révèle sur la permanence d'une stratégie démographique israélienne et sur ses limites structurelles sur six décennies.
L'accord de 1969, ce que les minutes du cabinet israélien documentent
Le document central est un procès-verbal de réunion gouvernementale datée de mai 1969, découvert dans les Archives d'État israéliennes par la chercheuse Hadeel Assali, dont le grand-oncle figurait parmi les déportés, et par l'historien John Tofik Karam, selon +972 Magazine. Le document révèle un accord bilatéral entre Israël et le Paraguay d'Alfredo Stroessner.
Les termes opérationnels sont précis. Israël finançait les billets d'avion des Palestiniens acceptant de partir. Il versait 100 dollars par déporté et une compensation de 33 dollars par personne au gouvernement paraguayen. Le Paraguay s'engageait en retour à accorder résidence permanente et un chemin vers la citoyenneté en quatre ans aux arrivants. Stroessner avait une raison propre d'accepter. Il cherchait des immigrés musulmans qu'il jugeait imperméables au communisme qu'il combattait à l'intérieur du pays, selon The Daily Beast.
Le plan visait 60 000 personnes sur une population gazaouie d'environ 400 000 habitants à l'époque, selon Israel Hayom. Il avait été posé au cabinet trois mois après la mort d'Eshkol, sous Golda Meir, avec Zvi Zamir à la tête du Mossad. La formulation officielle était l'"encouragement à l'émigration". La réalité opérationnelle était différente.
Le Mossad, l'agence Patra et la mécanique de tromperie
L'opération reposait sur une structure de recrutement clandestine. Le Mossad opérait via une façade commerciale, l'agence de voyages Patra. Des agents parcouraient Gaza en promettant des salaires élevés, jusqu'à 3 000 dollars par mois selon le témoignage de Yousef recueilli par le podcast KAN, pour un ou deux ans de travail à l'étranger avec retour garanti. D'autres recrues n'avaient pas le choix. Talal al-Dimassi, alors adolescent déjà arrêté et torturé par l'armée israélienne pour ses activités dans des groupes de résistance, s'est vu offrir un ultimatum clair. Signer pour le programme ou voir sa famille entière expulsée de Gaza, selon +972 Magazine.
À l'arrivée à Asunción, les passeports des déportés étaient confisqués par les agents de voyage et ne leur étaient jamais rendus. L'argent promis n'arrivait pas. L'agent du Mossad qui devait les accueillir ne revenait pas. Abandonnés dans un pays qu'ils n'avaient jamais envisagé, sans ressources ni langue commune, ils devenaient déstitués.
Le nombre exact de déportés vers le Paraguay reste non établi par les sources disponibles. Les estimations vont de quelques dizaines à plusieurs milliers selon +972 Magazine. Ce flou n'est pas anodin. Il reflète une opération conduite dans l'obscurité administrative, dont les traces ont été partiellement effacées ou ne sont pas encore accessibles dans les archives.
Le mécanisme plus large piloté par Ada Sereni, figure du Mossad initialement spécialisée dans les opérations d'immigration vers Israël, avait dispersé environ 50 000 Gazaouis dans le monde pendant cette période, vers la Jordanie, l'Amérique du Sud et d'autres destinations, selon des recherches citées par Israel Hayom. Le Paraguay représentait le volet le plus ambitieux et le plus formalisé de ce dispositif.
L'assassinat d'Asunción, pourquoi le plan s'est arrêté net
Le 18 mai 1970, deux Gazaouis déportés, Talal al-Dimassi et Khaled Abdul Qassab, pénétraient dans l'ambassade israélienne d'Asunción. Ils avaient attendu des mois l'agent du Mossad qui les avait conduits jusqu'au Paraguay et ne revenait pas. Leurs tentatives de contact avec l'ambassade les avaient laissés sans réponse. Ils ont tiré et tué Edna Peer, secrétaire du diplomate israélien et épouse de l'ambassadeur Moshe Peer, qui devait précisément superviser l'implémentation du plan.
Leur procès devant les autorités paraguayennes a mis en lumière l'ensemble du dispositif. Al-Dimassi a passé treize ans en prison au Paraguay. Il n'est jamais retourné à Gaza. Talal al-Dimassi, aujourd'hui dans la mi-soixantaine et interrogé pour la première fois publiquement par le podcast KAN, déclare dans sa première interview publique. "J'ai sauvé 60 000 Palestiniens qui allaient être expulsés au Paraguay. Ils sont restés là-bas, dans notre patrie."
L'assassinat a mis fin au plan. Golda Meir avait déjà tiré ses propres conclusions deux mois plus tôt. En août 1969, elle avait jugé le projet condamné. Quiconque croyait que les réfugiés palestiniens allaient "faire leurs bagages et partir en caravane" était "délirant", selon Palestine Nexus citant ses propres mots rapportés. Le Plan Paraguay ne fut pas abandonné par principe. Il fut abandonné parce qu'il avait échoué opérationnellement.
De 1948 à 2026, la permanence d'une ambition et ses limites structurelles
Le Plan Paraguay n'est pas une anomalie. Il s'inscrit dans une séquence documentée et cohérente, que les archives permettent de tracer avec précision sans recourir à des interprétations.
En 1948, environ 750 000 Palestiniens ont fui ou été expulsés dans ce que les Palestiniens appellent la Nakba. En 1956, lors de l'occupation israélienne du Sinai et de Gaza, des plans de dépeuplement ont été envisagés puis abandonnés après que le président américain Eisenhower a contraint Israël à se retirer. En 1967, huit jours après la guerre des Six Jours, le cabinet israélien a décidé d'annexer Gaza à condition que sa population palestinienne soit significativement réduite par transfert vers d'autres territoires, selon Palestine Nexus. Le Plan Paraguay a suivi deux ans plus tard.
Dans les années 1970, le général Ariel Sharon établissait des camps de détention dans le Sinai occupé pour les familles de suspects de résistance. Yitzhak Rabin tentait de négocier avec le roi Hussein de Jordanie pour encourager l'émigration palestinienne en échange d'aide économique. En octobre 2023, un document du ministère du Renseignement israélien proposait l'option de villes de tentes dans le Sinai pour les déplacés de Gaza. En 2025, des transferts de centaines de Gazaouis vers des pays dont l'Afrique du Sud ont été documentés, selon le podcast KAN.
Ce qui lie ces épisodes n'est pas une conspiration secrète. C'est une constante stratégique identifiée par les acteurs eux-mêmes dans leurs propres documents. "Je veux qu'ils partent tous, même s'ils vont sur la Lune", aurait dit le Premier ministre Eshkol selon une retranscription de réunion citée par +972 Magazine. La formule n'est pas anecdotique. Elle décrit l'objectif. La série de plans documente l'incapacité à l'atteindre.
Ce que le Plan Paraguay ne dit pas encore
Cinq angles à poser avant toute conclusion.
Premier angle. Le biais de linéarité. La permanence de l'objectif stratégique ne garantit pas la permanence des méthodes ni des résultats. Chaque plan a échoué pour des raisons distinctes, résistance palestinienne, pression internationale, défaillance opérationnelle, réaction des pays d'accueil. La continuité de l'ambition coexiste avec la discontinuité des échecs.
Deuxième angle. La cohésion du bloc israélien n'est pas monolithique sur ce sujet. Ada Sereni opérait en partie contre les instructions d'Eshkol sur le financement. Golda Meir a jugé le plan irréaliste. Des voix internes au système israélien, à chaque décennie, ont signalé l'impossibilité pratique d'un dépeuplement massif. Traiter l'État israélien comme un acteur unifié sur ce dossier serait analytiquement incorrect.
Troisième angle. Les limites méthodologiques. Le nombre de déportés vers le Paraguay reste non établi. Les archives disponibles sont partielles. Le podcast KAN constitue la source la plus récente et la plus documentée, mais certaines de ses affirmations reposent sur des témoignages individuels que les archives ne permettent pas encore de croiser systématiquement. Ce dossier ne peut pas être présenté comme exhaustif.
Quatrième angle. La qualification des précédents. Le Plan Paraguay est un accord bilatéral exécutif, pas un précédent juridique international. Il n'a jamais été soumis à un tribunal, jamais reconnu comme violation d'un traité existant à l'époque, et n'a pas produit de jurisprudence internationale. L'invoquer comme "précédent juridique" serait une erreur de qualification. C'est un précédent opérationnel et politique documenté, ce qui est analytiquement différent.
Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible sur la lecture historique. Les États ont régulièrement conduit des opérations de déplacement de population que les documents internes décrivent en termes stratégiques et que la postérité juge différemment. L'intentionnalité documentée dans les archives israéliennes ne tranche pas à elle seule la question du statut juridique international de ces opérations, que des juristes et des historiens continuent de débattre avec des conclusions divergentes.
Ce que 60 000 personnes qui ne sont pas parties révèlent
Le Plan Paraguay ciblait 60 000 départs. Le nombre réel de déportés vers le Paraguay reste inconnu, quelques dizaines ou quelques milliers selon les estimations. Gaza comptait 400 000 habitants en 1969. Elle en compte 2 millions aujourd'hui malgré deux décennies de blocus et deux ans de guerre.
La séquence est nette. Soixante-dix ans de plans de dépeuplement. Soixante-dix ans d'échecs documentés dans les archives des États qui les ont conçus.
Une ambition documentée depuis 1948. Une exécution qui échoue à chaque décennie. Deux millions de personnes toujours là.
Cédric Pellicer