Aller au contenu principal
Accueil Économie TotalEnergies et la brèche Platts, un
Économie 3 avril 2026

TotalEnergies et la brèche Platts, un milliard sur la guerre d'Ormuz

TotalEnergies et la brèche Platts, un milliard sur la guerre d'Ormuz

TotalEnergies a perdu environ 15 % de sa production mondiale d'hydrocarbures quand Hormuz s'est fermé. Elle a simultanément réalisé ce qu'Adi Imsirovic, de l'Université d'Oxford, décrit comme "potentiellement la plus grande prise de position de l'histoire des marchés pétroliers." Ces deux faits coexistent. L'un n'invalide pas l'autre. Ensemble, ils décrivent la structure d'un marché où une crise géopolitique peut être simultanément une perte d'exploitation et un gain de trading pour le même acteur.

En mars 2026, la filiale de négoce du groupe français (Totsa) a acheté 77 des 82 cargaisons de brut Murban et Oman disponibles pour livraison en mai, selon des données publiques de S&P Global Energy. Elle a concentré entre ses mains la quasi-totalité de l'offre de référence exportable hors détroit d'Ormuz. Le Financial Times, citant une personne proche du groupe, estime que cette opération a rapporté plus d'un milliard de dollars de gains en quelques semaines. TotalEnergies n'a ni confirmé ni infirmé ce chiffre, indiquant seulement qu'elle ne commentait pas ses activités de négoce.

Ce dossier analyse la mécanique précise qui a rendu cette opération possible, qui en a payé le prix, et ce qu'elle révèle sur la concentration des capacités industrielles dans une filière pétrolière en crise.

La décision Platts du 2 mars, le détonateur que personne ne surveillait

La brèche exploitée par TotalEnergies n'a pas été créée par la guerre elle-même. Elle a été créée par une décision réglementaire de marché prise huit jours après le début du conflit.

Le 2 mars 2026, l'agence de cotation Platts, référence mondiale pour la formation des prix du pétrole moyen-oriental, a exclu de son indice les bruts dont le chargement nécessitait de transiter par le détroit d'Ormuz. Cette décision technique, justifiée par l'impossibilité de livrer physiquement ces barils dans un contexte de fermeture du détroit, a eu une conséquence immédiate et massive.

L'indice de référence dit "Dubai Crude", qui agrège plusieurs qualités de brut pour former le prix de marché de référence en Asie, s'est retrouvé vidé de la majorité de ses composantes livrable. "Lorsque les flux transitant par le détroit d'Ormuz ont été perturbés, une grande partie du brut livrable utilisé pour la formation des indices de référence de prix a de fait disparu du jour au lendemain", explique Stephen Innes, expert cité par l'AFP.

Deux qualités de brut sont restées dans l'indice et exportables sans passer par Hormuz. Le Murban, produit aux Émirats arabes unis et chargeable depuis le port de Fujairah sur le golfe d'Oman, et le brut Oman, chargeable depuis Mina al-Fahal. Ces deux qualités sont devenues l'essentiel du marché de référence en mars 2026. Celui qui contrôlerait leur approvisionnement contrôlerait mécaniquement la formation des prix.

L'opération TotalEnergies, 77 cargaisons sur 82 disponibles

Dans les jours qui ont suivi la décision Platts, la filiale de trading Totsa a lancé une opération d'achat sans précédent sur les marchés physiques. Les échanges ont été 50 % plus soutenus en mars que le mois précédent selon le Financial Times. Dans ce marché en surchauffe, seule TotalEnergies a réussi à accumuler suffisamment de contrats partiels pour constituer des cargaisons complètes, selon le même journal.

Le résultat documenté par S&P Global Energy s'établit à 77 cargaisons de brut Murban et Oman achetées en mars pour livraison en mai, sur 82 disponibles totales. Soit 34 millions de barils acquis par un acteur unique. Ce volume représente plus du double des achats réalisés par le groupe le mois précédent.

La stratégie était double selon les analyses publiées. D'une part, des achats physiques massifs de brut à des prix encore relativement bas en début de mois. D'autre part, des instruments financiers (contrats à terme, options et swaps) pour amplifier les gains et couvrir les risques dans un environnement de forte volatilité.

L'effet de cette concentration sur les prix a été mécanique. "Moins de contrats disponibles, un cours du baril de Dubai qui s'envole", résume Innes cité par l'AFP. Le Dubai Crude est passé d'environ 70 dollars le baril avant le conflit à un record historique d'environ 170 dollars à la mi-mars 2026, selon Euronews. Le Brent, indice international, a culminé autour de 120 dollars avant de refluer légèrement.

Imsirovic, à l'Oxford Institute for Energy Studies, cité par le Financial Times. "Potentiellement, c'est la plus grande prise de position jamais réalisée dans l'histoire des marchés pétroliers."

Les raffineurs asiatiques, qui a payé la facture

La concentration de l'offre de référence entre les mains d'un acteur dominant a un revers direct et mesurable. Les raffineurs asiatiques, japonais, coréens, indiens, chinois, dont les contrats d'approvisionnement sont indexés sur le Dubai Crude ont vu leurs coûts d'achat exploser sans avoir pu anticiper ni arbitrer cette évolution.

L'écart entre le Dubai Crude et le Brent, habituellement stable, s'est creusé de façon inhabituelle en mars. Les raffineurs asiatiques, dont les contrats d'approvisionnement à long terme sont souvent libellés en référence Dubai, ont payé leurs barils bien au-delà du prix Brent qui prévalait sur d'autres marchés. Certains ont fait pression sur Saudi Aramco pour qu'elle change son propre indice de référence de prix, passant de Platts Dubai à l'ICE Brent, selon l'agence Argus citée par Euronews.

Le 20 mars, Platts a franchi une nouvelle étape en suspendant l'ajustement négatif de qualité appliqué au brut Murban pour maximiser le volume de pétrole livrable dans son indice, une décision technique qui a renforcé mécaniquement le poids du brut que TotalEnergies venait d'accumuler en masse.

TotalEnergies, de son côté, justifie l'opération par la nécessité de "sécuriser ses approvisionnements pour elle-même comme pour ses clients", rappelant que 15 % de sa production mondiale est à l'arrêt dans la région. Le groupe précise que le trading "comporte aussi des pertes dans un contexte aussi volatil", selon des déclarations recueillies par l'AFP.

Ce que cette opération révèle sur la concentration industrielle en crise

L'opération de mars 2026 n'est pas uniquement un fait de trading. Elle révèle une réalité structurelle du marché pétrolier que les crises rendent visible.

Seule TotalEnergies a pu réaliser cette opération. Pas parce que les autres acteurs n'auraient pas voulu. Mais parce que cette opération nécessite une combinaison de capacités rarement réunies chez un seul acteur. Une présence physique dans la région avec des infrastructures de stockage, une filiale de trading intégrée disposant des lignes de crédit et des systèmes d'information pour agréger des contrats partiels en cargaisons complètes, une connaissance fine des mécanismes de formation des indices de référence, et la capacité à combiner simultanément achats physiques et couvertures financières à cette échelle.

TotalEnergies, avec ses 13,1 milliards de dollars de bénéfices en 2025, sa présence dans 130 pays et sa filiale Totsa spécialisée dans le négoce de matières premières, dispose de ces capacités. La très grande majorité des acteurs du marché ne les a pas. D'ailleurs, le marché de mars 2026 l'a démontré empiriquement. Les échanges ont été 50 % plus intenses qu'en février, mais un seul acteur a pu y constituer des positions dominantes.

Ce que le dossier ne dit pas encore

Cinq angles avant toute conclusion.

Premier angle. Le biais de linéarité. Le chiffre de plus d'un milliard de dollars est une estimation du Financial Times basée sur une source proche du groupe, jugée crédible par des experts AFP mais non vérifiée dans un bilan audité. TotalEnergies elle-même ne confirme pas. L'opération "comporte aussi des pertes dans un contexte aussi volatil" selon le groupe. Le gain net réel ne sera connu qu'avec les résultats trimestriels.

Deuxième angle. La légalité et la régularité des opérations. Aucune source consultée ne met en cause la légalité de ces opérations. Le trading de matières premières physiques et la prise de positions sur les marchés financiers associés sont des activités régulières pour les grandes majors pétrolières. La question de la manipulation de marché, concentrer délibérément l'offre pour influencer les prix d'un indice de référence, est analytiquement posée par certains experts, mais aucune enquête réglementaire n'a été annoncée à ce stade.

Troisième angle. La cohésion entre production perdue et gains de trading. TotalEnergies présente les deux éléments séparément. La perte de 15 % de production est réelle et documentée dans son communiqué du 13 mars 2026. Le gain de trading est estimé à plus d'un milliard. La question de savoir si le groupe a couvert ses pertes de production par ses gains de trading, et dans quelle mesure, n'est pas encore documentée publiquement.

Quatrième angle. Les limites méthodologiques. Le Dubai Crude étant un indice composé de plusieurs qualités de brut avec des mécanismes d'ajustement complexes, l'attribution précise de la hausse de prix à la concentration de l'offre par TotalEnergies par rapport aux autres facteurs de marché (fermeture d'Ormuz, anticipations géopolitiques, décisions Platts) n'est pas isolable avec certitude dans les données disponibles.

Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible. Si le conflit se résout rapidement et qu'Hormuz rouvre avant mai 2026, les cargaisons achetées par TotalEnergies pour livraison en mai seront valorisées dans un marché où l'offre de référence sera à nouveau abondante. Les prix Dubai Crude pourraient se réajuster à la baisse. Dans ce scénario, une partie des gains estimés se réduirait, et TotalEnergies pourrait se retrouver avec des stocks achetés à prix élevé dans un marché normalisé.

La vraie question n'est pas celle qu'on pose

Ce dossier a décrit comment TotalEnergies a réalisé potentiellement la plus grande prise de position de l'histoire des marchés pétroliers en mars 2026. Le débat public porte sur la moralité de l'opération. Est-il acceptable de gagner un milliard sur une guerre ?

La vraie question est différente, et l'analyse permet maintenant de la formuler correctement. Pourquoi TotalEnergies était-elle la seule à avoir les capacités pour réaliser cette opération ? Quelles barrières à l'entrée (technologiques, financières, informationnelles) ont rendu cette concentration possible par un acteur unique sur un marché mondial ? Et si ces barrières sont structurelles, la prochaine crise produira le même résultat, indépendamment de toute question morale.

La capacité de TotalEnergies à réaliser cette opération en mars 2026 n'a pas été construite en mars 2026. Elle est le produit de décisions stratégiques prises des années avant le conflit. La création de Totsa, les investissements en infrastructures de stockage, le recrutement de traders spécialisés sur les marchés physiques du Golfe. Les crises ne créent pas les positions dominantes. Elles les révèlent.

Cédric Pellicer

Partager LinkedIn X
1,1M lectures / mois · 13K abonnés · Aucune publicité

Vous choisissez une analyse sérieuse plutôt que du bruit médiatique. Ce média existe grâce à vous. Aidez-le à continuer.

Soutenir le média
Rejoignez les lecteurs qui font exister ce média.
Paiement 100% sécurisé via Stripe