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Technologies 5 mars 2026

Pasqal, la licorne qui veut peser dans la course quantique mondiale

Pasqal, la licorne qui veut peser dans la course quantique mondiale

Trois cent quarante millions d'euros. C'est le montant que Pasqal vient de sécuriser en une seule opération, le 4 mars 2026. Deux blocs de 170 millions chacun, l'un en financement privé, l'autre en obligations convertibles. Une double cotation en préparation sur le Nasdaq et Euronext Paris. Une valorisation de deux milliards de dollars. La startup française, fondée à Palaiseau en 2019, franchit un cap que peu d'entreprises deep tech européennes ont jamais atteint. Mais l'argent n'est pas l'enjeu central. L'enjeu, c'est de ne pas manquer la fenêtre.

Le calcul quantique n'est plus un projet de laboratoire. Il est en train de devenir une infrastructure critique. Et dans cette transition, le temps est le seul actif qui ne se rachète pas.

La technologie des atomes neutres, un pari sur le long terme

Pasqal ne fait pas comme IBM. Elle ne fait pas comme Google. Ces deux géants ont misé sur les qubits supraconducteurs, une technologie qui nécessite un refroidissement à des températures proches du zéro absolu, autour de -273°C, dans des environnements ultracryogéniques. IBM affichait un processeur de 1 121 qubits fin 2023 (le Condor, présenté à l'IBM Quantum Summit). Google a présenté en décembre 2024 sa puce Willow, 105 qubits, avec des performances notables sur la correction d'erreurs.

Pasqal a fait un autre choix. Ses processeurs reposent sur des atomes neutres manipulés par des faisceaux laser. Chaque atome est piégé individuellement dans un réseau de pinces optiques. Cette approche présente plusieurs avantages théoriques, notamment une meilleure scalabilité et des temps de cohérence plus longs que les circuits supraconducteurs. Elle présente aussi un inconvénient majeur que son PDG, Georges-Olivier Reymond, a lui-même reconnu : la technologie "pourrait prendre des dizaines d'années" à atteindre sa pleine maturité industrielle.

Voilà le paradoxe Pasqal. On lève 340 millions d'euros sur une technologie dont le propre fondateur dit qu'elle n'est pas prête. Ce n'est pas un aveu de faiblesse. C'est la réalité de toute course deep tech au stade où elle se trouve.

D'ailleurs, en 2025, Pasqal a réussi à piéger plus de 1 000 atomes dans une seule puce quantique, avec un contrôle dans un environnement cryogénique à 6 Kelvin. La feuille de route vise un système à 10 000 qubits d'ici 2026. Ce n'est pas une promesse abstraite. C'est une ingénierie physique qui avance, mesure après mesure. En 2025, la startup avait également publié ses résultats d'intégration avec Qiskit, la couche logicielle standard d'IBM, ouvrant l'accès à son matériel à une large communauté de développeurs industriels.

Avec plus de 275 employés, plus de 25 clients industriels (BMW, Thales, CMA CGM, Sumitomo, KAIST) et 300 millions de dollars de financements cumulés selon son propre communiqué de presse du 4 mars 2026, Pasqal n'est plus un prototype de laboratoire. Elle est en train de franchir le seuil entre la recherche et l'industrie.

La guerre des capitaux quantiques

Trois virgule soixante-dix-sept milliards de dollars. C'est le montant levé par l'ensemble des entreprises de calcul quantique dans les seuls neuf premiers mois de 2025, selon une analyse compilée par SpinQ Research. Soit presque le triple des 1,3 milliard de dollars mobilisés sur l'intégralité de l'année 2024. La cadence s'est emballée.

Aux États-Unis, PsiQuantum a levé 1 milliard de dollars en septembre 2025, portant sa valorisation à 7 milliards. IonQ, déjà coté au Nasdaq, a sécurisé 1 milliard de dollars supplémentaires via Heights Capital Management. Rigetti, D-Wave, Quantum Computing Inc. sont toutes sur les marchés. Les capitaux américains ont pris position massivement sur la technologie quantique.

L'Europe, et la France en particulier, part avec une longueur d'avance scientifique mais une longueur de retard industriel. L'État français a engagé 1,8 milliard d'euros sur la période 2021-2025 via France 2030, dont 1 milliard de financement direct. Le programme PROQCIMA, lancé en mars 2024, vise à disposer de deux prototypes d'ordinateurs quantiques universels de conception française à l'horizon 2032. Un objectif encore lointain.

C'est précisément là que l'opération Pasqal prend son sens stratégique. En fusionnant avec le SPAC américain Bleichroeder Acquisition Corp. II pour entrer au Nasdaq, la startup ne cherche pas seulement à lever de l'argent. Elle cherche à accéder aux capitaux qui font la différence, les capitaux américains profonds, les fonds technologiques qui ont fait Google et Microsoft. La double cotation Euronext Paris envisagée en 2026 ou 2027 conserve l'ancrage européen. Mais c'est le Nasdaq qui finance l'accélération.

Le tour de table actuel mêle stratégie industrielle et géopolitique des capitaux. Quanta Computer (Taïwan), LG Electronics (Corée du Sud), CMA CGM (France), Saudi Aramco (Arabie Saoudite), Temasek (Singapour) et Bpifrance se retrouvent autour de la même table. Ce n'est pas un hasard. C'est une cartographie des pays qui veulent garder un accès privilégié à la puissance de calcul quantique quand elle deviendra opérationnelle.

L'inertie technologique, le vrai sujet

Combien de temps avant qu'un ordinateur quantique soit capable de casser le chiffrement RSA en usage dans la majorité des systèmes bancaires et gouvernementaux mondiaux ? Les estimations les plus sérieuses convergent vers une fenêtre entre 2030 et 2035 pour une capacité de "fault-tolerant quantum computing" (FTQC), c'est-à-dire un calcul quantique tolérant aux erreurs, condition nécessaire pour des applications industrielles fiables.

IBM a positionné sa feuille de route vers 2029 pour son premier ordinateur quantique tolérant aux fautes. Google, via sa puce Willow, a démontré des progrès significatifs sur la correction d'erreurs en 2024. Le consensus dans la communauté scientifique reste prudent. Olivier Ezratty, qui suit le secteur depuis des années, estimait début 2025 que "la majorité des chercheurs s'accorde sur une quinzaine d'années avant des résultats concrets à grande échelle."

Pour Pasqal, ce calendrier est à double tranchant. Suffisamment long pour construire une entreprise viable. Suffisamment court pour que les décisions de financement prises aujourd'hui soient structurantes.

La feuille de route des atomes neutres a des avantages sur la durée. Contrairement aux supraconducteurs, les atomes neutres sont naturellement identiques, ce qui évite les problèmes d'incohérence au niveau de la fabrication. Ils offrent des temps de cohérence plus longs et peuvent être hébergés dans des environnements moins exotiques. En théorie, cette architecture est plus scalable. En pratique, elle est aussi plus immature.

Les 50 recrutements supplémentaires annoncés dans les dix-huit mois (soit une augmentation de 20% des effectifs, à partir d'une base de 275 personnes) et les investissements dans les infrastructures de Palaiseau indiquent que Pasqal est en phase de construction industrielle, pas de recherche fondamentale. C'est un changement de nature, pas de degré.

L'équation souveraineté et le risque d'exportation

Le marché mondial du calcul quantique est évalué à 885,4 millions de dollars en 2023 selon le Quantum Technology Monitor. Les projections pour 2032 l'estiment à 12,6 milliards. Ce saut d'un facteur 14 en moins d'une décennie est cohérent avec la courbe d'industrialisation des semi-conducteurs dans les années 1980. La fenêtre pour prendre position est étroite.

La France a compris l'enjeu depuis 2021. Le plan France 2030 a investi dans les cinq startups françaises du quantique, Pasqal, Alice & Bob, Quandela, Quobly et C12, selon des approches technologiques délibérément différentes. L'idée était de couvrir plusieurs paris technologiques simultanément, sachant que l'industrie ne sait pas encore quelle architecture dominera.

Ce pluralisme est une force. C'est aussi une limite. Aucune des cinq n'a atteint la masse critique seule. Pasqal, avec sa valorisation de 2 milliards de dollars, est la première à franchir le seuil de la licorne.

Mais voilà la question que personne ne pose franchement. En entrant au Nasdaq, Pasqal va lever des capitaux auprès d'investisseurs américains. Ces investisseurs vont demander une gouvernance standard, une transparence sur les actifs technologiques, et à terme, potentiellement, un droit de regard sur les décisions stratégiques. L'histoire des deep techs européennes cotées aux États-Unis n'est pas toujours celle d'un maintien de l'ancrage national.

CMA CGM (armateur français), Bpifrance et l'European Innovation Council (EIC Fund) figurent bien dans le tour de table. Ces acteurs constituent une ceinture de protection capitalistique. Mais Quanta Computer et LG Electronics n'ont pas exactement les mêmes intérêts stratégiques que Paris sur la souveraineté quantique européenne.

Les angles morts de l'analyse

Trois scénarios alternatifs méritent d'être posés sur la table.

Premier scénario. La technologie des atomes neutres ne tient pas ses promesses de scalabilité. Plusieurs équipes scientifiques ont souligné les limites actuelles en termes de taux d'erreur et de cohérence à grande échelle. Si les supraconducteurs d'IBM ou les ions piégés de IonQ parviennent à corriger leurs erreurs avant que Pasqal n'atteigne 10 000 qubits stables, le pari technologique tombe. Les 340 millions levés auraient financé un acteur de second rang.

Deuxième scénario. La valorisation de 2 milliards de dollars reflète le momentum du secteur davantage que les fondamentaux. En janvier 2025, les actions IonQ, Rigetti et D-Wave ont effacé des mois de gains en quelques jours, après que Jensen Huang (Nvidia) a estimé que des ordinateurs quantiques véritablement utiles ne verraient pas le jour avant vingt ans. Le secteur est volatile. Une déclaration, une publication scientifique décevante, et les capitaux fuient aussi vite qu'ils sont venus.

Troisième scénario. L'entrée au Nasdaq, bien que présentée comme une stratégie de financement, prépare en réalité une acquisition. Des entreprises comme Pasqal sont explicitement décrites dans les analyses sectorielles de 2025 comme "des objectifs d'acquisition stratégique pour les grandes entreprises technologiques." Google, Microsoft ou Amazon disposent des capitaux pour acquérir la totalité de Pasqal. Si cela arrive, le champion quantique français devient un actif américain.

Ces trois scénarios ne sont pas équiprobables. Mais ils sont réels. L'optimisme du communiqué de presse ne les efface pas.

Pasqal est aujourd'hui l'acteur quantique européen le mieux financé et le plus avancé sur l'industrialisation de la technologie des atomes neutres. La levée du 4 mars 2026 lui donne une trajectoire crédible vers une IPO réelle, pas une sortie de crise. C'est une bonne nouvelle pour l'écosystème français et européen.

Conséquences stratégiques

Mais l'opération Nasdaq expose Pasqal à une logique de marché qui n'est pas celle de la souveraineté technologique. La France a investi 1 milliard d'euros d'argent public pour construire un écosystème quantique. Si Pasqal finit par être absorbée par un géant américain, une partie de cet investissement public aura servi à renforcer une puissance étrangère.

L'État et Bpifrance ont les outils pour l'éviter, clauses de golden share, droits de préemption, conditions contractuelles sur les cessions d'actifs stratégiques. La question est de savoir si ces outils sont activés avant que la pression des marchés ne les rende inopérants.

Dans la course quantique, deux ressources comptent. L'argent et le temps. Pasqal vient d'en sécuriser une. L'autre n'attend pas.

La course quantique est une course contre des systèmes de chiffrement que tout le monde utilise sans les voir. Quand elle sera gagnée, les perdants ne sauront pas qu'ils avaient perdu.

Cédric Pellicer

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