Aller au contenu principal
Accueil France Carbon abandonne Fos-sur-Mer, l'illusion souveraine du
France 20 mai 2026

Carbon abandonne Fos-sur-Mer, l'illusion souveraine du solaire

Carbon abandonne Fos-sur-Mer, l'illusion souveraine du solaire

Le 1er avril 2025, Carbon célébrait à Fos-sur-Mer l'obtention de son permis de construire et de ses autorisations environnementales pour bâtir l'une des plus grandes usines de panneaux photovoltaïques d'Europe. Le 1er avril 2026, Pékin supprimait la ristourne de TVA à l'exportation sur les modules solaires, mesure censée renchérir mécaniquement les imports asiatiques de 5 à 9 % et offrir un sursis aux fabricants européens. Le 13 mai 2026, le tribunal de commerce plaçait Carbon en liquidation judiciaire. Le 19 mai 2026, l'entreprise annonçait publiquement l'abandon sur LinkedIn, invoquant l'absence de préférence européenne. Treize mois entre la pose symbolique de la première pierre et l'enterrement. Cinq semaines entre une mesure chinoise théoriquement favorable et la liquidation française. Ces faits coexistent. Aucun récit dominant ne les met sur la même ligne.

Infrastructure du projet abandonné

Carbon, créée en mars 2022 à Lyon par Pierre-Emmanuel Martin et Nicolas Chandellier, déménagée ensuite à Marseille, visait l'intégration verticale complète de la chaîne photovoltaïque, du polysilicium aux modules finis. Le site de Fos-sur-Mer s'étendait sur 45 hectares dans la zone industrialo-portuaire, avec un budget d'investissement de 1,5 milliard d'euros pour la première phase. Le projet devait produire 5 GW par an, soit 11 millions de panneaux solaires annuels, et créer 3 000 emplois directs plus 9 000 emplois indirects sur le bassin de l'Étang de Berre selon Les Nouvelles Publications en mai 2026.

Le projet portait le label de Projet d'Intérêt National Majeur (PINM), accordé en 2024 dans le cadre de France 2030. Un volet annexe, Carbon Lab à Istres, devait représenter au moins 33 millions d'euros d'investissement sur 13,9 hectares, créer 200 emplois et préfigurer un Campus du Solaire. Il tombe en cascade avec l'arrêt de Fos. Au total, sur les 10 à 15 milliards d'euros d'investissements industriels envisagés en Provence et autour de l'Étang de Berre, 1,7 milliard d'euros disparaissent du portefeuille régional.

D'ailleurs, le polysilicium nécessaire à la fabrication des cellules est produit à 80 % par la Chine, parfois 95 % selon l'Institut Thomas More en février 2026 sur les segments amont de la chaîne de valeur. Carbon prévoyait initialement d'importer son polysilicium depuis l'Europe, sans préciser publiquement quelle filière européenne serait suffisamment dimensionnée pour l'approvisionner. Cette question est restée sans réponse opérationnelle jusqu'à l'abandon.

Guerre des flux entre surcapacité chinoise et préférence européenne

Côté offre mondiale, la capacité de production chinoise approchait 900 GW fin 2025, soit l'équivalent de cinq fois la demande mondiale annuelle. Les fabricants chinois ont vendu leurs modules entre 0,07 et 0,09 dollar par watt en 2025, contre 0,25 dollar par watt en 2021. Les six principaux producteurs solaires chinois ont cumulé plus d'un milliard de dollars de pertes au premier semestre 2025, selon les données reprises par Couleenergy et Kitsolaire-Discount en janvier 2026. Cinquante faillites ont été recensées tout au long de la chaîne d'approvisionnement asiatique sur la même année.

Le 8 janvier 2026, Pékin annonce via communiqué conjoint du ministère des Finances et de l'Administration nationale des impôts (n° 2 de 2026) la suppression du remboursement de TVA à l'exportation pour 249 produits liés à l'énergie solaire, effective au 1er avril 2026. La ristourne passait de 13 % en décembre 2024 à 9 % au cours de 2025, puis à 0 % au 1er avril 2026. Mesure stratégique chinoise pour mettre fin à la guerre des prix entre industriels nationaux, pas geste de bonne volonté envers l'Europe. La hausse mécanique attendue sur les modules importés est de 5 à 9 %, augmentant le CAPEX des projets photovoltaïques de 2 à 4 % selon pv magazine en janvier 2026.

Côté demande européenne, 97 à 98 % des modules importés en valeur dans l'Union européenne viennent de Chine selon Eurostat en octobre 2025. En Allemagne, premier marché européen, 88 % des modules importés en 2025 provenaient directement de Chine. Les fabricants européens restent 30 à 40 % plus chers que les concurrents chinois, écart qui ne se résorbe pas en quelques mois. Le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) est entré en vigueur le 1er janvier 2026 mais ne couvre pas encore les produits photovoltaïques. L'European Solar Manufacturing Council (ESMC) demande son extension. Aucune décision n'a été prise à ce jour.

Le Net-Zero Industry Act (NZIA) adopté en juin 2024 vise officiellement 40 % de panneaux PV installés en Europe d'ici 2030 issus de production européenne. L'Industry Acceleration Act (IAA), présenté en mars 2026 par la Commission européenne, élargit le périmètre du "Made in Europe" à l'ensemble des pays disposant d'un accord de libre-échange avec l'UE, soit potentiellement la Turquie, le Vietnam ou l'Inde, et repousse l'introduction d'une préférence européenne stricte à 2030. C'est ce double mécanisme que Carbon dénonce dans son communiqué d'abandon, "aucune visibilité n'existe aujourd'hui sur l'émergence d'un tel marché, ni sur son calendrier, ni sur son périmètre, ni sur ses règles".

Inertie et délais entre permis et liquidation

La chronologie précise du dossier est éclairante. Carbon obtient son permis le 1er avril 2025. Six mois plus tard, en décembre 2025, l'entreprise pivote stratégiquement et signe un partenariat technologique avec Longi, leader mondial chinois, abandonnant son ambition initiale de développer en interne la technologie TOPCon. Le PDG Nicolas Chandellier déclare alors à pv magazine France, "il est inconcevable de lancer une gigafactory en quelques années sans s'appuyer sur des acteurs qui ont déjà conçu et opéré ce type d'outil industriel. Aucun projet ne peut raisonnablement atteindre des coûts compétitifs en moins de quatre ans sans ce soutien". L'aveu industriel est dans la phrase, la souveraineté complète n'est plus tenable.

Le 13 mai 2026, le tribunal de commerce prononce la liquidation judiciaire. Décision rendue publique par l'AFP via la consultation directe du jugement. Le 19 mai 2026, l'entreprise annonce officiellement sur LinkedIn l'arrêt définitif du projet Fos-sur-Mer. Treize mois et dix-huit jours entre le permis et l'abandon. Cinq mois entre le pivot Longi et la liquidation.

À ce stade, le chiffre semble établi. Il faut le qualifier. La concurrence française directe, HoloSolis, créée en 2021 à Sarreguemines-Hambach (Moselle), tient encore. Le projet a obtenu son permis de construire le 24 janvier 2025, signé un partenariat technologique avec Trina Solar (chinois) le 3 septembre 2025, levé plus de 220 millions d'euros en novembre 2025, et accumulé plus de 20 GW de lettres d'intention clients. Investissement total prévu entre 700 et 850 millions d'euros, capacité à terme 5 GW par an avec 1 700 à 1 900 emplois. HoloSolis vise le démarrage production en 2026 et la capacité pleine 2027-2029.

L'écart entre les deux projets français est révélateur. Carbon visait 1,5 milliard d'euros pour intégration verticale complète. HoloSolis vise deux fois moins pour cellules et modules sans amont polysilicium. Carbon a accepté Longi en pivot tardif après quatre ans de communication souveraine. HoloSolis a intégré Trina Solar dès le départ. Carbon parlait souveraineté française intégrale. HoloSolis parle souveraineté européenne par partenariat technologique. L'écart de positionnement n'explique pas tout, mais il indique une lecture différente du même marché.

Analyse transversale entre solaire, batteries et BITD énergétique

Le dossier déborde du seul photovoltaïque. Trois secteurs sont connectés par le même mécanisme structurel. Le stockage par batterie, parce que Pékin a annoncé en parallèle la suppression progressive de la ristourne TVA export sur les batteries jusqu'en 2027, avec le même effet de renchérissement asiatique. La filière polysilicium amont, parce que les nouvelles capacités de production au Moyen-Orient devaient entrer en service début 2026 mais selon l'analyse de MS Solar Modules en janvier 2026, le rythme effectif de mise sur le marché reste incertain et la surcapacité chinoise n'est pas encore résorbée significativement. La BITD énergétique française enfin, parce que la perte de Carbon retire de l'écosystème industriel régional un acteur qui aurait alimenté en compétences techniques les filières voisines (semi-conducteurs, panneaux antimissiles laser, électronique de puissance).

Le lien causal opère par défaut de coordination industrielle européenne. Pierre-Emmanuel Martin, président de Carbon, déclarait fin 2025 à 100 transitions que les fondateurs avaient cristallisé leur conviction "sur certaines verticales, les énergies, les clean techs, le photovoltaïque, l'Europe décide de se réarmer" après l'invasion russe de l'Ukraine et la crise énergétique de 2022. Quatre ans plus tard, le réarmement énergétique européen tel que postulé en 2022 n'a pas eu lieu sur le segment photovoltaïque, et les institutions européennes ont préféré l'élargissement aux pays partenaires (IAA mars 2026) à la préférence stricte demandée par les industriels.

Notons que l'ArcelorMittal européen a obtenu en parallèle des garanties commerciales sur les aciers européens, alors que les fabricants photovoltaïques n'ont rien obtenu d'équivalent. La différence n'est pas dans la nature du levier industriel, elle est dans le poids du lobbying acier dans les capitales européennes, qui n'a pas d'équivalent dans le solaire.

Angles morts du dossier Carbon

Biais de linéarité

L'annonce d'abandon de Carbon ne signifie pas la disparition totale du solaire industriel français. HoloSolis poursuit, Voltec Solar produit déjà des modules bas carbone à Dinsheim-sur-Bruche, Photowatt persiste sous EDF malgré ses difficultés. L'extrapolation "fin de la souveraineté solaire française" appelle nuance. Le segment cellules et modules reste à reconquérir, mais le segment polysilicium n'a jamais existé en Europe à grande échelle.

Cohésion du bloc d'acteurs

Le récit "Europe sacrifie ses industriels par dogmatisme libre-échangiste" masque une division interne profonde. L'Allemagne, premier marché PV européen avec 88 % d'imports chinois, n'a pas intérêt court terme à fermer ce robinet. La France, plus en retard sur les capacités PV installées, défend davantage la souveraineté industrielle. L'Italie pousse l'agrivoltaïsme via 1,8 milliard d'euros du PNRR. Il n'y a pas de "ligne européenne" sur le solaire, il y a vingt-sept arbitrages nationaux divergents.

Points de contestation factuels

Le maire de Fos Philippe Maurizot, interrogé par Maritima en mai 2026, s'est déclaré "dubitatif depuis le début" sur la viabilité commerciale du projet. "On ambitionnait de concurrencer la Chine dans un domaine industriel qu'elle domine depuis plus d'une décennie. Les Chinois détiennent 85 % du marché mondial et possèdent les dix premiers fournisseurs de panneaux". L'argument de l'absence de préférence européenne, central dans le communiqué Carbon, est partiellement contesté par les acteurs locaux qui voient aussi une difficulté de compétitivité structurelle, indépendamment du cadre réglementaire.

Limites méthodologiques

Les chiffres de 3 000 emplois directs et 9 000 indirects sont des projections à terme (horizon 2028-2030), non des effectifs déjà recrutés. Les 1,5 milliard d'euros sont un budget prévisionnel jamais entièrement levé, dont seulement une fraction était sécurisée au moment de l'abandon. La part exacte de financement déjà engagé par Carbon (subventions BPI, fonds propres, dette levée) n'est pas publiée publiquement à ce jour. Les ordres de grandeur sont robustes, l'exactitude comptable reste à publier.

Scénario alternatif crédible

Hypothèse de bifurcation, l'extension du CBAM aux modules photovoltaïques (demandée par l'ESMC) pourrait renchérir mécaniquement les imports chinois de 15 à 25 % à horizon 2027, en s'ajoutant à la suppression de la ristourne TVA d'avril 2026. Dans ce scénario, un projet français de cellules-modules sans amont polysilicium (modèle HoloSolis) deviendrait économiquement viable sans subvention massive. Mais ce scénario suppose une décision politique européenne qui n'est pas encore prise, et son calendrier d'application laisserait probablement HoloSolis seul opérateur français viable à l'horizon 2028.

Conséquences stratégiques

Le seuil critique se mesure désormais sur trois axes mesurables. L'écart de prix structurel entre fabricants européens et chinois reste de 30 à 40 % selon Eurostat et l'analyse de Kitsolaire-Discount fin 2025, et la suppression de la ristourne TVA chinoise du 1er avril 2026 ne le compense que partiellement (5 à 9 % de hausse mécanique). La fenêtre de souveraineté solaire européenne se ferme entre 2027 (date possible d'extension CBAM) et 2030 (date repoussée d'introduction de préférence européenne dans l'IAA). Au-delà, le segment cellules-modules sera durablement dominé par la Chine ou par les pays d'accords libre-échange UE (Turquie, Vietnam, Inde) qui servent de relais chinois.

La conséquence actionnable est administrativement simple, politiquement complexe. Les institutions européennes ont le choix entre deux trajectoires. Soit l'extension CBAM aux modules photovoltaïques avant fin 2027, soit l'introduction d'une vraie préférence européenne via réécriture de l'IAA. Sans l'un ou l'autre, le scénario Carbon se répétera mécaniquement sur les deux ou trois acteurs européens encore debout.

1 500 000 000 euros d'investissement annoncé. 3 000 emplois directs envolés. 5 000 mégawatts de capacité européenne qui n'existera pas.

Bruxelles tranchera entre extension du CBAM et élargissement de l'IAA avant fin 2027. Tout délai supplémentaire rendra l'écart industriel chinois irréversible, quels que soient les arbitrages parisiens ultérieurs.

Cédric Pellicer

Partager LinkedIn X
1,1M lectures / mois · 13K abonnés · Aucune publicité

Vous choisissez une analyse sérieuse plutôt que du bruit médiatique. Ce média existe grâce à vous. Aidez-le à continuer.

Soutenir le média
Rejoignez les lecteurs qui font exister ce média.
Paiement 100% sécurisé via Stripe