À Belfort, une turbine Arabelle pèse 1 100 tonnes, mesure plus de quarante mètres et déploie 1,7 GW. Elle est plus longue qu'un Airbus A380 et tourne avec une fiabilité de 99,96 %. Cette pièce unique transforme la chaleur du réacteur en électricité injectée sur le réseau. Sans elle, l'EPR ne produit rien. La France a vendu l'usine qui la fabrique en novembre 2014 à General Electric. Elle l'a rachetée le 31 mai 2024 par EDF, dix ans plus tard, dans une opération que Bernard Fontana a qualifiée d'« étape majeure pour notre souveraineté énergétique » selon EDF dans son communiqué du 31 mai 2024. Le programme EPR2 atteint désormais 72,8 milliards d'euros 2020 selon le 5e Conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026. Tout repose sur une seule usine, à Belfort, et sur sa capacité à monter en cadence avant fin 2029.
Une chaîne capacitaire tenue par un seul site européen
Arabelle Solutions emploie 3 400 collaborateurs dans 16 pays, dont 1 700 à Belfort selon L'Usine Nouvelle en mars 2026. Le site historique fabrique l'Arabelle-1700, la turbine à vapeur la plus puissante au monde. Aucun autre fabricant européen ne dispose aujourd'hui d'une halle assez grande pour usiner une pièce de cette dimension. La halle « turbine » de Belfort mesure 350 mètres de long et trente mètres de haut, équipée d'une fraiseuse de 37 mètres pour 7 mètres de large selon Le Trois en février 2026.
EDF a confirmé un programme d'investissement de 350 millions d'euros à déployer jusqu'en 2029, dont la construction d'un nouveau bâtiment de 20 000 mètres carrés incluant une usine de 10 000 mètres carrés selon la SFEN en janvier 2026. L'objectif est de doubler la capacité productive et de fournir au moins deux îlots conventionnels EPR2 par an. C'est exactement la cadence qu'exige le programme français, trois paires de réacteurs à Penly, Gravelines et Bugey, avec la première mise en service à Penly en 2038 selon le communiqué de l'Élysée du 12 mars 2026. La décision finale d'investissement est attendue avant fin 2026, conditionnée à l'accord de la Commission européenne sur le mécanisme de soutien transmis le 19 novembre 2025 par la France.
Les commandes affluent. Arabelle a enregistré 10 milliards d'euros de prises de commandes en 2025 pour un milliard d'euros de chiffre d'affaires selon Le Trois en février 2026. Le ratio carnet sur CA atteint donc dix années d'activité au rythme actuel.
La guerre des flux, qui fournit l'acier, qui assemble, qui certifie
Avant le rachat, GE Steam Power détenait environ 50 % du marché mondial des turbines à vapeur, suivi de Siemens à 23 % et Mitsubishi Heavy Industries à 13 % selon les estimations de Businesscoot. Les Chinois Harbin, Shanghai Electric et Dongfang dominent le marché interne mais exportent peu hors d'Asie sur le segment nucléaire. Pour l'EPR2, le débouché mondial réaliste se résume à trois acteurs hors Chine, dont Arabelle est désormais le seul européen indépendant.
Le carnet historique d'Arabelle reposait pour moitié sur Rosatom, principal client international des turbines Arabelle dans les années 2010. Cette clientèle a été coupée en 2022 par les sanctions américaines liées à l'invasion de l'Ukraine, ce qui avait d'ailleurs retardé la finalisation du rachat par EDF de plus d'un an. La perte du débouché russe a été compensée fin 2025 et début 2026 par deux contrats structurants. D'abord le porte-avions de nouvelle génération France Libre, pour quatre turbines à vapeur livrables d'ici 2030 selon L'Usine Nouvelle du 24 mars 2026. Ensuite la centrale polonaise de Choczewo, équipée en technologie AP1000 de Westinghouse, pour trois îlots conventionnels.
Notons que ce dernier contrat est instructif. Une centrale conçue par un industriel américain, Westinghouse, livre son îlot turbine à un industriel français, Arabelle Solutions. La Pologne avait choisi Westinghouse pour des raisons stratégiques liées à sa relation avec Washington. Elle se retrouve à acheter sa turbine à Belfort. Le découplage entre l'îlot nucléaire et l'îlot conventionnel ouvre un espace commercial qu'EDF entend exploiter méthodiquement.
L'industrialisation impose aussi une re-internalisation. Arabelle rapatrie à Belfort la fabrication des grandes ailettes, le bobinage des rotors d'alternateurs, et la production des barres stator d'alternateur, jusqu'ici fabriquées à Bucarest. Pierre-Marie Poisson, directeur du site, formule sobrement la stratégie, « plus de valeur du site de Belfort dans le produit final », selon Le Trois en février 2026. Derrière la formule, une remontée en chaîne de valeur de plusieurs centaines de millions d'euros sur la durée du programme.
Inertie et fenêtre de souveraineté
Une turbine Arabelle de 1,7 GW se commande 6 à 8 ans avant la mise en service du réacteur qu'elle équipe. Le calendrier EPR2 est donc déjà contraint. Pour une première mise en service à Penly en 2038, les composants longs doivent être lancés en production en 2030 au plus tard. L'agrandissement de Belfort doit être livré avant cette date. EDF et Arabelle ont prévu un déploiement progressif jusqu'en 2029, ce qui ne laisse aucune marge.
Le programme national absorbera six îlots conventionnels EPR2 entre 2030 et 2042 environ, à raison d'une paire tous les trois à quatre ans selon EDF. Le site de Belfort doit donc cumuler la production civile française, les contrats export (Pologne, possible Royaume-Uni, perspectives Inde et République tchèque), et les applications navales militaires (PANG, sous-marins nucléaires futurs). À ce stade, le chiffre semble établi. Il faut le qualifier. Doubler une capacité industrielle prend cinq ans dans le meilleur des cas. Recruter 600 personnes qualifiées sur un bassin de 100 000 habitants comme le Territoire de Belfort suppose une politique de formation soutenue, et la concurrence régionale d'Alstom Transport, déjà installé sur Belfort, n'est pas un détail.
Le 5e Conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026 a confirmé l'engagement d'EDF sur la cible de 72,8 milliards d'euros 2020 et le calendrier. Cette cible est une enveloppe « overnight », c'est-à-dire hors frais financiers. Avec ces frais, la Cour des comptes avait estimé en janvier 2025 que la facture totale pourrait dépasser 100 milliards d'euros.
Analyse transversale, l'effet de cascade civilo-militaire
Le contrat porte-avions PANG signé en mars 2026 illustre la convergence civilo-militaire qu'aucun autre pays européen ne maîtrise dans cette densité. Quatre turbines à vapeur Arabelle équiperont le successeur du Charles-de-Gaulle, livrables d'ici 2030, fabriquées sur les sites de La Courneuve et Belfort selon L'Usine Nouvelle du 24 mars 2026. Le programme PANG mobilise 800 entreprises et 200 métiers industriels pour un montant supérieur à 10 milliards d'euros. La même outillage industriel sert l'EPR2, le PANG, les sous-marins nucléaires de nouvelle génération, et l'export civil.
Cette convergence change la nature du dossier. Une turbine pour réacteur civil est un produit commercial. Une turbine pour porte-avions à propulsion nucléaire est un actif stratégique soumis à autorisation d'exportation, à classification, et à des règles ITAR-équivalentes côté français. La même usine, le même outil, les mêmes équipes traitent les deux. Détenir Arabelle, c'est détenir une compétence duale qui fait partie du noyau de souveraineté militaire française.
Le ratio coût-acquisition / actif duality est révélateur. EDF n'a pas communiqué le montant du rachat de 2024. Les estimations de presse spécialisée le situent dans la fourchette basse du milliard d'euros. À comparer aux 13 milliards de dollars proposés pour la branche énergie d'Alstom en 2014. La France a racheté pour quelques centaines de millions ce qu'elle avait vendu pour des milliards.
Angles morts et points de contestation
Biais de linéarité. Doubler la capacité de Belfort suppose que le marché export se maintienne. Si la Pologne, le Royaume-Uni ou la Tchéquie révisent leurs programmes nucléaires, le carnet d'Arabelle se réduit mécaniquement. Le programme français seul ne suffit pas à occuper l'usine doublée.
Cohésion du bloc d'acteurs. EDF, Framatome, Arabelle Solutions et l'État français doivent rester alignés sur quinze ans. Bernard Fontana cumule la présidence d'Arabelle et la direction générale d'EDF depuis 2025. Cette concentration assure la cohérence à court terme. Elle expose à un changement de direction politique ou à un arbitrage budgétaire défavorable.
Points de contestation factuels. EDF n'est pas un industriel d'équipements mais un producteur d'électricité. Plusieurs analystes industriels, dont Loïk Le Floch-Prigent cité dans la presse économique, ont pointé que le métier d'usineur de turbines diffère du métier d'opérateur. La courbe d'apprentissage managériale n'est pas garantie.
Limites méthodologiques. Les chiffres de carnet de commandes 2025 (10 Md€) ne sont pas audités publiquement. Le ratio carnet sur CA cité est calculé sur des données déclaratives. Un contrat signé n'est pas un contrat construit. Les programmes nucléaires connaissent historiquement des décalages de 24 à 60 mois entre la signature et la livraison effective.
Scénario alternatif crédible. Si la décision finale d'investissement EPR2 est repoussée par la Commission européenne au-delà de mi-2027, l'enveloppe 2026 de 2,7 milliards d'euros validée par le conseil d'EDF doit être renouvelée. L'État français, déjà sous tension budgétaire avec un déficit public proche de 5,5 % du PIB en 2025 selon l'INSEE, pourrait avoir à arbitrer entre la bonification du prêt EPR2 et d'autres priorités. Dans ce scénario, le calendrier de Belfort glisse, et les contrats export deviennent plus difficiles à honorer.
Conséquences stratégiques
Arabelle Solutions est aujourd'hui le seul fabricant européen capable de livrer un îlot conventionnel pour réacteur de plus de 1 GW. Pas un parmi d'autres. Le seul. Cette position découle directement du rachat de 2024 et de l'agrandissement engagé en 2026. Pour les décideurs énergétiques européens, cela signifie que le calendrier de tout nouveau programme nucléaire civil de grande puissance sur le continent passe désormais par la file d'attente de Belfort. Pour les investisseurs industriels, cela ouvre une fenêtre de quatre à six ans pendant laquelle EDF peut imposer ses conditions tarifaires sur l'export.
L'État français a récupéré pour quelques centaines de millions ce qu'il avait cédé pour 13 milliards de dollars. La compétence est revenue. Le calendrier industriel reste à tenir.
Une turbine en construction. Six réacteurs à équiper d'ici 2042. Onze ans perdus.
Cédric Pellicer Analyste géoéconomique, Les Vraies Infos.