Le 10 mars 2026, la Seine Musicale accueillait soixante pays et une ambition démesurée. Emmanuel Macron, Rafael Grossi de l'AIEA, Ursula von der Leyen. Trois ans après la COP28 de Dubaï, ce deuxième sommet mondial sur l'énergie nucléaire devait transformer un slogan en feuille de route. L'objectif, tripler les capacités nucléaires mondiales d'ici 2050. Le problème, personne n'a vraiment les moyens de le faire. Sauf deux acteurs qui n'ont pas été invités à la même table.
Les chiffres qui écrasent les discours
Le nucléaire produit aujourd'hui 10% de l'électricité mondiale selon l'AIEA. En France, 57 réacteurs ont généré 373 TWh en 2025, soit les deux tiers de la production électrique nationale, la part la plus élevée au monde. Macron peut s'en féliciter. Mais ce parc vieillit. Et à l'échelle planétaire, les nouvelles constructions se concentrent là où les invitations de ce sommet ne sont pas les bienvenues.
Mi-2025, 63 réacteurs étaient en chantier dans le monde selon le World Nuclear Industry Status Report. Trente-deux en Chine. Sept en Russie. Zéro sur l'ensemble du continent américain, de l'Alaska à la Terre de Feu.
La Russie et la Chine ont supervisé 44 des 45 chantiers nucléaires lancés entre 2020 et juillet 2025. Pas 80%. Pas 90%. Quarante-quatre sur quarante-cinq. Ce chiffre, publié par les Échos en décembre 2025, résume mieux que n'importe quel discours l'état réel du rapport de force.
Rosatom, l'absent qui domine
Moscou n'était pas à Boulogne-Billancourt. Rosatom non plus. Et pourtant, selon une analyse du magazine The Economist de juillet 2025, la société d'État russe détient 65% du marché mondial des réacteurs à l'export. Ses revenus d'exportation ont atteint 16 milliards de dollars en 2023, contre 9 milliards en 2021. La guerre en Ukraine n'a pas ralenti la machine. Elle l'a accélérée.
Le modèle est redoutable. Rosatom ne vend pas un réacteur. Il vend un pays entier dans le nucléaire, construction, combustible, formation, maintenance, retraitement. À Akkuyu en Turquie, à El Dabaa en Égypte, à Rooppur au Bangladesh, le modèle Build-Own-Operate lie les clients pour des décennies. D'ailleurs, les réacteurs VVER-1200 affichent des coûts 20 à 30% inférieurs aux standards occidentaux selon nuclear-monitor.fr (2025). Quand on achète russe, on achète une dépendance structurelle. Les pays émergents, eux, appellent ça la souveraineté énergétique.
241 milliards contre 200 millions
Voilà le paradoxe central du sommet. Le Programme indicatif nucléaire européen (PINC) de 2025 évalue à 241 milliards d'euros les investissements nécessaires pour développer le nucléaire en Europe d'ici 2050. L'Agence internationale de l'énergie va plus loin encore, il faudrait tripler les investissements dans le secteur dès 2030.
La réponse concrète d'Ursula von der Leyen à Paris ? Une garantie de 200 millions d'euros pour les SMR européens. La présidente de la Commission a elle-même qualifié le recul nucléaire européen d'"erreur stratégique". Le décalage entre le diagnostic et le remède donne le vertige. Les start-up françaises Calogena et Jimmy ont annoncé respectivement 100 et 80 millions d'euros de financements sécurisés dans le cadre de France 2030. Bienvenue dans la course industrielle du siècle.
Le vrai rapport de force
38 États ont signé la déclaration de triplement des capacités. La Chine, le Brésil, l'Italie, la Belgique y ont adhéré à Paris. C'est un progrès réel. Mais signer n'est pas construire.
La Chine, signataire enthousiaste, a 32 réacteurs en chantier simultanément. Elle finance massivement. Elle exporte son réacteur Hualong One (HPR1000) en Asie du Sud et en Afrique. Elle prépare ses SMR pour 2030. Pendant ce temps, Bruxelles débat de régulations et les banques européennes sortent prudemment d'une réserve historique à l'égard du nucléaire. La Banque européenne d'investissement envisage 75 milliards d'euros par an de soutien. Envisage.
L'intelligence artificielle pèse lourdement sur l'équation. La demande en électricité explose avec les datacenters, certains dépassant 100 MW de consommation continue. Le nucléaire est la seule source pilotable, décarbonée et à haute densité énergétique capable de répondre à cette demande à l'échelle requise. Chaque pays qui n'aura pas sécurisé sa filière d'ici 2030 dépendra des réacteurs russes ou chinois pour alimenter ses propres serveurs.
Ce que ce sommet ne dit pas vraiment
La messe de Paris reste une mise en scène partielle. Les obstacles sont structurels. L'Europe manque de soudeurs spécialisés, de chaudronniers nucléaires, d'ingénieurs formés. La France elle-même a annoncé avoir besoin de 100 000 recrutements dans les dix prochaines années, selon le ministère de l'Économie. Former prend du temps. Une centrale prend dix ans. Et les industriels occidentaux ont perdu leurs savoir-faire dans les deux décennies de désengagement post-Fukushima.
La question du combustible reste entière. L'enrichissement de l'uranium demeure largement dominé par Rosatom. L'Occident tente de reconstruire ses capacités, la BEI a accordé en mars 2025 un prêt de 400 millions d'euros à Orano pour étendre l'usine Georges Besse 2. C'est un début. Pas une solution complète.
La décennie qui décide
Le triplement nucléaire n'est pas impossible. Mais il ne se décrètera pas dans une salle de concert parisienne. Il se construira tonne par tonne, gigawatt par gigawatt, sur des chantiers qui n'existent pas encore en Occident.
Il y a un avantage que l'Europe sous-utilise, la confiance institutionnelle. Les pays qui ne veulent pas dépendre de Moscou ou de Pékin cherchent des partenaires alternatifs. La France, EDF, Framatome, les Américains avec un Westinghouse relancé, les Coréens avec KEPCO, tous ont des réacteurs à vendre. Ce qu'ils n'ont pas encore, c'est la vitesse d'exécution industrielle que la Chine a mis trente ans à construire.
Le temps, c'est le vrai enjeu de ce sommet. Pas les déclarations.
Le nucléaire n'est pas une énergie d'avenir. C'est une énergie de maintenant, pour ceux qui ont les chantiers. Le reste n'est que rhétorique.
Cédric Pellicer