Un million d'euros. C'est le prix auquel le tribunal de commerce de Bordeaux a cédé, le 27 février 2026, les papeteries de Condat au groupe SPB. Un site créé en 1907 au Lardin-Saint-Lazare, en Dordogne. Un site qui fut le premier employeur privé du département avec 1 200 salariés à son apogée. Un site qui en comptait encore 200 au moment du redressement judiciaire prononcé en octobre 2025. SPB en reprend 21. Cent soixante-quinze personnes sont licenciées. Soit 90% des effectifs restants. Et en échange de ce million d'euros, SPB promet 700 millions d'investissements et 300 créations d'emplois dans les prochaines années. Ce n'est pas un plan de sauvetage industriel. C'est un pari spéculatif sur des activités qui n'existent pas encore. La question n'est pas de savoir si SPB est de bonne foi. La question est de savoir ce que cette opération révèle sur la trajectoire de l'industrie française.
Le Lardin-Saint-Lazare, autopsie d'un déclassement
L'histoire de Condat est celle d'une dépendance progressive à un actionnaire étranger sans ancrage territorial. Le groupe espagnol Lecta rachète le site en 1998 et en fait le fleuron de sa production de papier couché de haute qualité. Pendant vingt ans, l'usine tourne à plein régime, réputée pour la qualité de son papier couché, recherchée par des clients qui attestent n'avoir jamais retrouvé le même niveau de qualité ailleurs après la fermeture.
Puis l'étau se resserre. La numérisation détruit le marché du papier graphique à une vitesse structurelle. La consommation de papier graphique par habitant en France est passée de 135,9 kg en 2013 à 105 kg en 2023 selon les données de la Copacel, interprofession du secteur. La production française de papiers graphiques a été divisée par 3,5 en une décennie. Condat est précisément positionné sur ce segment.
Lecta procède à un plan social drastique en 2023, supprimant 174 postes, réduisant les effectifs de 400 à un peu plus de 200. Trop peu, trop tard. En octobre 2025, le redressement judiciaire est prononcé. Trois repreneurs se présentent. Un groupe tchèque, Finesta, promet de maintenir les 200 emplois et de relancer deux lignes de production. Une coopérative portée par la CGT tente de mobiliser des financements. SPB présente le seul dossier complet.
Le tribunal retient SPB. 21 salariés repris. La logique du tribunal est celle d'un cadre juridique, pas d'une politique industrielle. La décision est légalement correcte. Elle est industriellement discutable.
La guerre des flux, Lecta, le grand vainqueur silencieux
L'angle que les médias ne traitent pas: le principal bénéficiaire de cette opération n'est ni SPB, ni le territoire, ni les salariés. C'est Lecta.
Philippe Delord, délégué CGT, l'a dit sans détour à Usine Nouvelle: Lecta a supprimé un concurrent en le liquidant et en conservant le nom commercial Condat, marque reconnue sur le marché européen du papier couché. Les clients de Condat, qui appelaient encore la direction pour savoir quand reprendrait la production, n'ont nulle part où se tourner en France. Ils commandent désormais à Lecta, sur ses sites espagnols et italiens où, selon les syndicats, la production de papier couché de haute qualité a été progressivement relocalisée ces dernières années, laissant à Condat les segments les moins rentables comme la glassine.
Ce mécanisme n'est pas illégal. Il est parfaitement cohérent du point de vue de la rationalisation d'un groupe industriel international. Mais il illustre comment la désindustrialisation française se produit concrètement, non pas par des fermetures frontales, mais par des stratégies d'affaiblissement progressif d'actifs nationaux suivies de leur acquisition à bas prix ou de leur disparition organisée.
La filière française en chiffres donne le vertige. De 2014 à 2023, selon la Copacel, le secteur a perdu 10% de ses sites de production, passant de 91 à 81 usines. Les effectifs ont chuté de 23%. En 2023, la production totale de papiers et cartons a reculé de 13,5% pour atteindre 6,1 millions de tonnes, niveau historiquement bas. Le chiffre d'affaires du secteur s'est contracté de 26% la même année. Et les fermetures continuent: en 2024, cinq usines supplémentaires ont cessé leur activité selon le bilan Copacel 2025.
L'inertie de la reconversion, SPB peut-il tenir ses promesses
SPB a un précédent. En 2022, le groupe reprend la papeterie Arjowiggins dans la Sarthe, liquidée en 2019 avec 568 suppressions d'emplois. Trois ans plus tard, le site Manikheir produit des gants en nitrile à usage médical, avec 190 créations de postes, dont 61% d'anciens salariés d'Arjowiggins selon le président d'SPB, Olivier Huot. Le modèle de reconversion industrielle existe. Il a fonctionné une fois.
À Condat, les ambitions sont d'une autre échelle. SPB décompose son projet en quatre phases. Une unité de recyclage d'alumine pour 45 millions d'euros. Une unité de production de nanocellulose, composant de produits cosmétiques, pour 50 millions. Un pôle d'énergie verte incluant de l'hydrogène pour 50 millions supplémentaires. Et, la plus spectaculaire des annonces, un cluster de supercalculateurs pour l'intelligence artificielle estimé à 400 millions d'euros. Total promis: 700 millions d'euros.
Plusieurs questions méritent d'être posées sur ces chiffres. La nanocellulose est un marché émergent dont les volumes industriels à grande échelle ne sont pas encore démontrés commercialement. L'hydrogène reste une filière dont l'économie n'est pas encore viable sans subventions massives. Et un datacenter de 400 millions d'euros pour l'IA, en Dordogne, suppose des connexions électriques et de fibre optique ainsi que des accords avec des opérateurs que SPB n'a pas encore annoncés.
Le précédent Arjowiggins est encourageant mais non transposable directement. Passer de 568 emplois perdus à 190 créés sur un seul segment, en trois ans, avec un marché des gants médicaux structurellement solide, c'est très différent de mener quatre reconversions simultanées sur des marchés naissants ou spéculatifs pour atteindre 300 emplois puis davantage.
Analyse transversale, énergie, compétitivité et la leçon que Condat enseigne
La mort des papeteries de Condat n'est pas un accident. Elle est le symptôme d'une équation structurelle qui touche l'ensemble de l'industrie intensive en énergie française.
Le coût de l'électricité est le premier facteur. La Copacel l'a répété dans chacun de ses bilans annuels: les papeteries françaises ont longtemps bénéficié d'un avantage compétitif grâce au parc nucléaire. Cet avantage s'est évaporé après 2022 quand le marché européen de l'électricité, indexé sur le prix marginal du gaz, a fait exploser les coûts de production. Même en 2023, après la détente des prix du gaz, les niveaux restaient au-dessus des moyennes historiques. Une papeterie intensive en énergie qui ne peut pas sécuriser un contrat électrique à long terme à prix compétitif est une papeterie condamnée à terme.
La glassine, dernier produit fabriqué à Condat avant sa fermeture, est un papier ultra-mince utilisé pour les étiquettes et les emballages alimentaires. Marché bouché selon les syndicats eux-mêmes. Lecta avait eu la prudence de concentrer la production de qualité en Espagne et en Italie. Elle avait laissé Condat sur le segment en déclin. Ce n'est pas de la malveillance. C'est de la gestion de portefeuille.
Red Team, le scénario que personne ne veut voir
Trois angles morts à poser franchement.
Premier angle: SPB est un fonds de reconversion, pas un industriel. Sa structure à Évreux est un gestionnaire de participations. Son précédent Arjowiggins est réel mais unique. Présenter 700 millions d'euros d'investissements sur quatre activités distinctes en Dordogne, dans un bassin d'emploi sinistré avec des infrastructures limitées, sans avoir signé le moindre accord commercial avec un acheteur final dans aucune de ces filières, c'est un projet de valorisation foncière et immobilière autant qu'un projet industriel. Si les activités prometteuses n'aboutissent pas, le site reste acquis pour un million d'euros.
Deuxième angle: le rejet de l'offre Finesta. Le groupe tchèque proposait de maintenir 200 emplois et de relancer deux lignes de production papetières. La CGT a dénoncé dans une mise au point du 26 février 2026 ce qu'elle perçoit comme un travail de sape des administrateurs judiciaires contre Finesta au bénéfice de SPB. Sans que ces accusations puissent être vérifiées indépendamment, la question demeure: pourquoi une offre maintenant 200 emplois dans le même secteur industriel a-t-elle perdu face à une offre maintenant 21 emplois dans des secteurs inexistants? Le critère légal du tribunal est la viabilité financière et la garantie de paiement, pas le maintien de l'emploi maximal. C'est la loi. Mais c'est aussi le problème.
Troisième angle: le signal envoyé à l'industrie intensive en énergie. Fibre Excellence, qui emploie 275 personnes à Saint-Gaudens et 270 à Tarascon, est en grande difficulté. L'État s'est dit prêt à soutenir financièrement ces sites, sous conditions d'engagement de l'actionnaire indonésien sur la pérennité de l'activité. Si le modèle de sortie des actionnaires étrangers via redressement judiciaire et vente pour un million d'euros à un fonds de reconversion devient la norme, chaque site industriel intensif en énergie propriété d'un actionnaire étranger en difficulté deviendra une Condat potentielle.
Conséquences stratégiques
Pour un décideur territorial ou national, cette affaire enseigne trois leçons opérationnelles.
La première: un site industriel en redressement judiciaire sans actionnaire public de référence au capital est un site potentiellement perdu. La présence de Bpifrance ou d'une collectivité au capital, même minoritaire, crée des droits d'information, des obligations de consultation et une capacité de peser sur le choix du repreneur que le simple statut de collectivité locale n'offre pas.
La deuxième: le coût de l'énergie est le vrai fossoyeur de l'industrie papetière française. Lecta ne s'est pas retiré de Condat parce que le site était mal géré. Il s'est retiré parce que l'équation économique était intenable avec des coûts énergétiques européens post-2022. Tant que les industriels intensifs en énergie n'ont pas accès à des contrats d'électricité à long terme à prix nucléaire, la filière continuera à perdre des sites.
La troisième: les promesses de 700 millions d'euros sur quatre activités émergentes méritent un suivi public trimestriel. La ville du Lardin-Saint-Lazare, commune de 2 000 habitants dont l'économie locale dépend directement de la réindustrialisation du site, n'a pas les moyens d'exercer seule ce contrôle.
Le site de Condat a produit du papier pendant 119 ans. Il a été vendu pour un million d'euros. Il va peut-être produire de la nanocellulose, de l'alumine recyclée et faire tourner des serveurs pour l'IA. Peut-être. En attendant, 175 familles du Périgord noir ont reçu leur lettre de licenciement au mois de mars 2026.
Dans l'industrie, les promesses sont des actifs futurs. Les emplois perdus sont des actifs présents. Les deux ne se compensent pas.
Cédric Pellicer