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Économie 3 mars 2026

Aluminium Dunkerque vendu à un fonds souverain du Golfe, la plus grande fonderie d'Europe change de mains

Aluminium Dunkerque vendu à un fonds souverain du Golfe, la plus grande fonderie d'Europe change de mains

300 000 tonnes d'aluminium par an. 750 salariés. 360 millions d'euros de subvention française annoncée il y a trois semaines. Et un contrat d'électricité EDF à dix ans signé en mai 2025. Lundi 2 mars 2026, AIP, fonds américain propriétaire d'Aluminium Dunkerque, a annoncé entrer en négociations exclusives avec Alba, le géant bahreïni de l'aluminium. La plus grande fonderie primaire de l'Union européenne va changer de mains. Le timing est remarquable. L'État français vient d'injecter une aide publique considérable dans un actif industriel qu'il ne contrôle pas. Il est maintenant sur le point de le voir transféré à un acteur dont les actionnaires majoritaires sont deux États du Golfe.

Loon-Plage, fleuron Pechiney devenu actif de fonds

L'histoire d'Aluminium Dunkerque est celle d'un déclassement progressif. Créé en 1991 dans le sillage de Pechiney, l'un des derniers grands acteurs français de la métallurgie, le site de Loon-Plage (Nord) représentait alors une ambition nationale dans un secteur stratégique. Pechiney a été absorbé par Alcan en 2003, Alcan par Rio Tinto en 2007. La fonderie est ensuite passée dans le portefeuille de Liberty House, le conglomérat de l'homme d'affaires indien Sanjeev Gupta, avant de tomber en 2021 dans les mains d'American Industrial Partners (AIP), fonds d'investissement new-yorkais, après que Liberty House n'a pas honoré ses échéances de dette.

En trente ans, un fleuron national est devenu un actif de fonds. Rien d'illégal. Mais révélateur d'une trajectoire.

Sous AIP, le site s'est redressé. Aluminium Dunkerque a vendu 284 000 tonnes d'aluminium en 2024 pour un chiffre d'affaires de 774 millions d'euros et un bénéfice net de 185,6 millions selon les données communiquées par la direction. L'entreprise va bien. C'est précisément pourquoi AIP cherche à la vendre. Les fonds d'investissement optimisent les sorties, pas les anciens industriels. L'annonce de la mise en vente avait fuité fin 2025, suscitant immédiatement l'inquiétude syndicale.

La guerre des flux, qui achète quoi et avec quel argent

Alba est entré en négociations exclusives parmi six candidats potentiels, dont Rio Tinto et l'émirati EGA (Emirates Global Aluminium). Ce n'est pas le moins connu des prétendants qui a emporté la mise. C'est le plus grand fondeur mondial hors Chine.

Fondé en 1971 à Bahreïn, Alba produit 1,6 million de tonnes d'aluminium par an avec 3 200 salariés. Son bénéfice net a atteint 218,7 millions de dinars bahreïnis (soit environ 582 millions de dollars) en 2025, en hausse de près de 20% par rapport aux 184,5 millions de 2024 selon le rapport annuel du groupe. Les prix de l'aluminium ont progressé de 36% depuis fin mars 2025 sur le London Metal Exchange, donnant à Alba des munitions financières pour financer l'acquisition entièrement en numéraire via un pool bancaire.

Mais l'identité des actionnaires d'Alba mérite attention. Bahrain Mumtalakat Holding Company, fonds souverain de l'État bahreïni, détient 69,38% du capital. Saudi Arabian Mining Company (Maaden), entreprise contrôlée par l'État saoudien via le Public Investment Fund, en détient 20,62%. Les 10% restants sont en bourse. En clair, l'acheteur d'Aluminium Dunkerque est à 90% composé de capitaux publics de deux États du Golfe Persique.

Ce point est fondamental et largement absent des analyses en circulation. Ce n'est pas un industriel privé qui rachète la première fonderie d'Europe. Ce sont deux fonds souverains du Moyen-Orient. La distinction n'est pas rhétorique. Elle change complètement l'analyse du rapport de force entre État français, acteur industriel et intérêts géopolitiques du repreneur.

D'ailleurs, l'accord de coopération de défense signé le 6 février 2026 entre la France et le Bahreïn à l'Élysée, à peine trois semaines avant l'annonce du rachat, donne un éclairage supplémentaire. Khalid Al Rumaihi, président d'Alba et négociateur principal du rachat, est aussi le président du fonds Mumtalakat. Un seul homme tient les deux bouts du fil économique.

L'inertie du piège, 360 millions d'euros pour qui

Le 11 février 2026, l'Élysée annonçait 1,6 milliard d'euros de soutien public à la décarbonation de sept sites industriels français. Aluminium Dunkerque faisait partie des lauréats, avec une enveloppe de 360 millions d'euros sur quinze ans pour son projet de capture et stockage de CO2 en mer du Nord, baptisé LowCAL.

Vingt jours plus tard, le site entre en négociations exclusives avec un repreneur étranger.

La subvention est attachée au site, pas au propriétaire. Elle sera versée en soutien à chaque tonne de CO2 décarbonée, sur quinze ans. L'État français s'est engagé à financer la transition écologique d'une usine qu'il ne possède pas et qu'il est en train de laisser vendre à des fonds souverains du Golfe. Le repreneur bénéficiera donc mécaniquement de l'aide publique française dès la finalisation du rachat.

À cela s'ajoute le contrat d'électricité. En mai 2025, Aluminium Dunkerque avait signé un protocole d'accord avec EDF pour un contrat de fourniture d'électricité à dix ans. Premier client d'EDF en France, l'usine consomme en continu 450 mégawatts, soit 1% de la consommation électrique française ou la moitié d'un réacteur nucléaire. Ce contrat, qualifié de compétitif et bas carbone par les deux parties, est un actif contractuel considérable qui accompagnera la vente.

L'État peut-il bloquer l'opération ? Techniquement oui. Le contrôle des investissements étrangers (IEF), géré par la Direction générale du Trésor, peut soumettre toute acquisition d'un actif jugé stratégique à des conditions ou l'interdire. La Commission européenne a également son mot à dire. L'État a dit être vigilant. Ce terme vague laisse entendre qu'il n'y a pas de volonté explicite de bloquer.

Pour tenter de rassurer, Alba a indiqué être favorable à une entrée de Bpifrance au capital d'Aluminium Dunkerque. Des discussions initiales ont été engagées. Cette disposition, si elle se concrétise, permettrait à l'État français de conserver une présence minoritaire dans le capital et un droit de regard formel sur les décisions stratégiques.

Analyse transversale, aluminium, défense et supply chains critiques

L'aluminium n'est pas un métal ordinaire. C'est un matériau critique pour la défense (structures d'avions, véhicules blindés, missiles), l'industrie automobile, l'emballage alimentaire, le bâtiment et la transition énergétique (câbles, structures solaires, éoliennes). La production primaire en Europe est structurellement déficitaire face à la Chine, premier producteur mondial avec près de 60% de la capacité globale selon l'Aluminium Association.

Avec 300 000 tonnes par an, Aluminium Dunkerque représente environ 40% de la capacité de production primaire d'aluminium en France et constitue le premier site européen dans sa catégorie. Perdre le contrôle de cet actif au profit d'un opérateur extérieur à l'Union européenne, même allié, modifie le périmètre de souveraineté industrielle française dans un secteur où la dépendance importée s'aggrave structurellement.

Le contexte tarifaire aggrave l'enjeu. Les tarifs douaniers américains sur l'aluminium européen, maintenus sous différentes formes depuis 2018, poussent les producteurs européens à chercher de nouveaux débouchés. Un Alba propriétaire d'Aluminium Dunkerque développerait selon son communiqué un groupe géographiquement diversifié avec accès au marché européen. La stratégie industrielle d'Alba est cohérente. La question est de savoir si elle est compatible avec la stratégie industrielle de la France.

Les angles morts de la narration apaisante

Trois zones d'incertitude méritent d'être posées, au-delà du discours de continuité d'Alba.

Première zone: la question des prix de transfert. Dans un groupe intégré réunissant Alba (Bahreïn) et Aluminium Dunkerque (France), les prix auxquels les matières premières, les services et les produits finis s'échangent entre les entités déterminent où se concentre la rentabilité. Ce mécanisme, parfaitement légal, est un levier classique dans les groupes transfrontaliers pour optimiser la charge fiscale. La France percevra-t-elle les bénéfices générés par un site subventionné avec des fonds publics français si les marges sont optimisées à Manama ?

Deuxième zone: l'avenir du projet de fusion Alba-Maaden. En janvier 2025, Alba et Maaden ont suspendu leurs discussions de fusion. Une fusion relancée à moyen terme créerait le septième producteur mondial d'aluminium. Aluminium Dunkerque deviendrait un actif d'un méga-groupe contrôlé à plus de 90% par deux États du Golfe. La puissance de négociation de cet ensemble face aux industriels européens clients de l'aluminium aurait peu à voir avec celle d'un fonds américain vendeur.

Troisième zone: la dépendance énergétique structurelle du Golfe en aluminium. Les fonderies du Golfe bénéficient d'une électricité issue du gaz naturel à coût marginal très bas. C'est leur avantage compétitif structurel contre les fonderies européennes. Acquérir Aluminium Dunkerque donne à Alba un accès à l'électricité nucléaire française bas carbone, à coût contractuellement sécurisé sur dix ans, dans le cadre du contrat EDF. Ce n'est pas anodin dans une période où la décarbonation de l'aluminium de primaire devient un argument commercial décisif auprès des clients industriels européens engagés dans des objectifs d'empreinte carbone.

Conséquences stratégiques

Pour un décideur, cette opération pose une question simple à formuler mais difficile à résoudre. L'État français a investi des fonds publics considérables pour sécuriser un actif industriel stratégique. Il a signé un contrat d'électricité préférentiel avec EDF au bénéfice de cet actif. Il a octroyé une aide de 360 millions d'euros sur quinze ans pour sa décarbonation. Et il est en train de laisser cet actif être vendu à deux fonds souverains d'États du Golfe sans en contrôler lui-même une part significative.

L'entrée de Bpifrance est le seul levier public visible. Elle devra être négociée avec précision: droits de veto sur les décisions stratégiques, clauses sur le maintien de l'emploi, conditions sur le transfert éventuel de technologies, et mécanisme de reprise en cas de cession future à un tiers non souhaité.

L'aluminium est un métal critique pour la transition énergétique et la défense. La France vient de financer sa fonderie principale pour qu'elle reste compétitive. Elle est sur le point d'en transférer le bénéfice à deux États du Golfe.

Dans la géopolitique industrielle, il y a ceux qui investissent pour créer de la capacité et ceux qui investissent pour en acheter. L'État français a financé la capacité. Il n'a pas pris de participation. Le Golfe a acheté la capacité. Il n'a rien eu à financer.

Cédric Pellicer

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