Cent soixante-huit millions de dollars. Soixante-quatre pour cent du capital d'Exaion. Et un mineur de Bitcoin coté au Nasdaq qui s'installe au cœur de l'infrastructure numérique d'EDF, le géant nucléaire détenu à 100% par l'État français. Le 20 février 2026, Bercy a donné son feu vert à la cession, en imposant des conditions juridiquement contraignantes et en forçant l'entrée d'un acteur français dans le capital. La mécanique est propre. L'équation, elle, mérite d'être lue jusqu'au bout.
Exaion n'est pas une startup ordinaire. Née en 2020 au sein d'EDF Pulse Ventures par deux ingénieurs maison, Fatih Balyeli et Laurent Bernou-Mazars, elle a été construite sur une idée simple et brillante, recycler les supercalculateurs d'EDF en fin de vie pour en faire des datacenters à haute performance. Quatre centres de calcul, deux en France, deux au Canada. Des clients comme BNP Paribas et SG-Forge. Des partenariats avec Nvidia, Quandela (calcul quantique) et 2CRSI. Une offre articulée autour du HPC, du cloud sécurisé, de la blockchain et de l'IA. Soixante-dix ingénieurs. Et un chiffre d'affaires de 2 millions d'euros en 2024, pour 4,5 millions de pertes selon les données transmises aux parlementaires. La pépite est réelle. Elle n'est pas encore rentable.
Mara, le géant du minage qui mise sur l'Europe
MARA Holdings (Nasdaq, MARA) est aujourd'hui le plus grand mineur public de Bitcoin au monde par hashrate, et le deuxième détenteur institutionnel de Bitcoin derrière MicroStrategy. Au 30 septembre 2025, l'entreprise basée en Floride détenait 52 850 BTC selon ses rapports trimestriels. Sa capitalisation boursière oscille autour de 3 milliards de dollars début 2026, après une chute de 55% sur douze mois qui illustre la volatilité extrême du modèle. Son chiffre d'affaires au troisième trimestre 2025 a atteint 252,4 millions de dollars, en hausse de 92% sur un an, portée à 88% par l'appréciation du Bitcoin, pas par la croissance opérationnelle.
C'est un acteur financièrement puissant mais structurellement dépendant d'un actif spéculatif. Son intérêt pour Exaion est documenté depuis août 2025. La logique est claire, Mara cherche à diversifier ses revenus vers l'IA et le HPC, domaines moins corrélés aux cycles crypto, tout en s'ancrant en Europe pour sécuriser un accès à des capacités énergétiques décarbonées. La France, avec son excédent structurel de production nucléaire, est une cible idéale. RTE a enregistré un solde net d'exportations record de 89 TWh en 2024, et prédit que cette surcapacité durera deux à trois ans. Pour un mineur de Bitcoin, c'est une opportunité d'approvisionnement énergétique à bas coût sans équivalent en Europe.
D'ailleurs, Mara n'a pas attendu passivement. Dès août 2025, la société a annoncé un plan d'investissement de 5 milliards de dollars en Europe d'ici à 2030. Elle a recruté Gérard Mestrallet, ancien PDG d'Engie, comme conseiller spécial. Et elle a choisi Paris comme quartier général de son expansion continentale. L'opération Exaion n'est pas une acquisition opportuniste. C'est la pièce maîtresse d'une stratégie européenne préparée de longue date.
La gouvernance, le vrai terrain de la souveraineté
Bercy a utilisé le mécanisme de contrôle des investissements étrangers en France (IEF) pour imposer ses conditions. Trois engagements juridiquement contraignants ont été obtenus. Premier engagement, les activités d'Exaion restent sur le sol français et les emplois sont maintenus pour au moins cinq ans. Deuxième engagement, les données sensibles d'EDF sont réinternalisées, aucune ne transite sur les serveurs d'Exaion. Troisième engagement, l'État se réserve un mécanisme de surveillance permanent.
L'État a également obtenu la suppression totale de la clause de non-concurrence que Mara tentait d'imposer à EDF, clause qui aurait interdit à l'énergéticien public de développer des activités HPC, cloud ou minage pendant vingt-quatre mois après la cession. C'est un gain réel. Sans cette suppression, la France aurait cédé non seulement un actif mais aussi sa capacité à en reconstruire un équivalent.
Le montage capitalistique final donne à Mara 64% du capital via Mara France, à EDF Pulse Ventures sa participation minoritaire, et à NJJ Capital de Xavier Niel une part de 10% dans Mara France. Le conseil d'administration compte huit membres, dont trois désignés par Mara, trois par EDF Pulse Ventures, un par NJJ, et le directeur général co-fondateur Fatih Balyeli. Cinq sièges sur huit relèvent d'investisseurs français. Selon Bercy, les intérêts français représentent désormais près de la moitié du capital d'Exaion.
L'inertie du Cloud Act et la limite des garde-fous
Le vrai risque n'est pas dans les conditions imposées par Bercy. Il est dans ce que ces conditions ne peuvent pas neutraliser.
Mara est une société cotée au Nasdaq, donc soumise à la juridiction américaine. Le Cloud Act de 2018 permet aux autorités des États-Unis d'exiger l'accès aux données gérées par des entreprises relevant de leur juridiction, même lorsque ces données sont hébergées à l'étranger. La réinternalisation des données sensibles d'EDF est une condition nécessaire, pas suffisante. Elle protège ce qu'EDF confie explicitement à Exaion. Elle ne protège pas ce que les clients tiers d'Exaion, BNP Paribas, SG-Forge, les futures administrations publiques qui pourraient y migrer, confient à une infrastructure désormais contrôlée par un groupe américain.
L'État surveille. Mais les mécanismes IEF sont des outils ex post. Ils permettent de constater des violations, pas de les prévenir. Et une violation du Cloud Act n'est pas une décision d'Exaion. C'est une injonction judiciaire américaine à Mara Holdings. La filiale française ne peut pas y résister légalement.
Par ailleurs, même si Mara dispose de seulement trois sièges formels au conseil d'administration, elle détient 64% du capital et une option pour monter à 75% d'ici 2027 selon l'accord signé en août 2025. Le contrôle capitalistique et le contrôle opérationnel appartiennent à l'actionnaire majoritaire. La majorité décisionnelle formelle du conseil, cinq sièges français sur huit, constitue un garde-fou politique. Elle ne modifie pas la réalité économique de qui pilote l'entreprise et qui décide de ses priorités d'investissement.
Le temps court qui manque à la France
La clause de non-concurrence a été supprimée. EDF peut donc, en théorie, développer ses propres capacités HPC et minage. En pratique, la fenêtre de différenciation s'est fermée. Mara s'installe avec l'infrastructure d'Exaion, l'accès aux surplus nucléaires d'EDF, et cinq milliards de dollars de capacité d'investissement européenne. Le temps que la France construise un concurrent souverain crédible, si jamais elle le décide, Mara aura occupé le terrain.
C'est une dynamique structurelle que les garde-fous juridiques ne neutralisent pas. Les contrats protègent les données. Ils ne protègent pas les parts de marché ni l'avantage compétitif lié à l'installation physique et commerciale d'un acteur dominant. Dans le calcul haute performance et l'infrastructure IA, comme dans la construction navale ou les semi-conducteurs, c'est l'acteur déjà présent qui dicte les standards, attire les talents et signe les contrats.
Un potentiel de consommation flexible de huit gigawatts a été identifié par des acteurs du secteur. Si ce chiffre est exact, l'enjeu n'est pas Exaion. L'enjeu, c'est qui contrôle la flexibilité électrique française dans la prochaine décennie, au moment où la décarbonation industrielle et l'IA vont structurellement accroître la demande de compute décarbonée en Europe.
Ce que révèle cette opération
Le dossier Exaion illustre une tension que la France n'a pas encore résolue. D'un côté, elle produit des actifs technologiques précieux, mais ses entreprises publiques n'ont pas le mandat ou la capacité d'en financer la montée en puissance. EDF était actionnaire à 100% d'Exaion. Mara a payé 168 millions de dollars pour en prendre le contrôle. La question posée au Sénat en novembre 2025 reste sans réponse. Pourquoi l'État, via EDF entièrement publique, n'a-t-il pas accompagné la croissance de cet actif sans renoncer à son contrôle ?
De l'autre côté, la France a besoin de capitaux étrangers pour accélérer son développement technologique. Bloquer toutes les cessions reviendrait à ralentir des acteurs qui manquent de financement. L'arbitrage est légitime. Mais il suppose une doctrine claire sur ce qui est cédable et à quel prix. Or, Exaion a été cédée à un groupe dont le métier principal est la spéculation sur un actif numérique volatile, au moment précis où la France cherche à positionner ses surplus nucléaires comme avantage compétitif dans la course mondiale à l'IA.
Le partenariat tripartite Mara, EDF, NJJ a pour ambition déclarée de faire d'Exaion un acteur européen de référence des infrastructures numériques. L'objectif est crédible. Mais c'est Mara qui y gagne le plus directement. Elle obtient une présence en France avec des actifs décarbonés, une expertise reconnue et un accès à un réseau d'énergie nucléaire que ses concurrents américains n'ont pas.
La souveraineté computationnelle ne se défend pas uniquement avec des clauses juridiques. Elle se défend avec des capacités propres que l'on choisit de financer, même quand elles ne sont pas encore rentables.
Exaion était précisément ça. Une capacité propre, pas encore rentable, que l'État a choisi de ne pas financer lui-même.
Cédric Pellicer