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International 27 février 2026

Pakistan-Afghanistan, la guerre ouverte, ce que les bombes sur Kaboul changent pour l'Asie du Sud

Pakistan-Afghanistan, la guerre ouverte, ce que les bombes sur Kaboul changent pour l'Asie du Sud

Note. "Cet article est rédigé le 27 février 2026. Les opérations militaires sont en cours. Les chiffres de pertes émanant des deux parties sont contradictoires et non vérifiables indépendamment à cette heure."

À 1h50 du matin, heure locale, dans une Kaboul endormie, les premiers jets ont été entendus. Puis les premières explosions, suivies d'un tir antiaérien afghan, puis d'une deuxième vague de raids. Les correspondants AFP à Kaboul et Kandahar ont entendu des "jets et de multiples déflagrations pendant plus de deux heures, jusqu'à l'aube." Le ministre pakistanais de la Défense Khawaja Asif n'a pas laissé de place à l'ambiguïté dans un message posté sur X. "Notre patience a atteint sa limite. C'est maintenant la guerre ouverte entre nous et vous." Ce n'est pas une rhétorique de crise habituelle entre deux voisins en tension. C'est la déclaration formelle d'un État nucléaire contre un État voisin, la première frappe de l'armée de l'air pakistanaise sur la capitale afghane depuis le retour des Taliban au pouvoir en 2021, et selon le journaliste d'Al Jazeera Kamal Hyder à Islamabad, "probablement la pire escalade depuis la prise de Kaboul."

La chronologie d'une escalade en six semaines, de Nangarhar à Kaboul

Ce qui s'est passé cette nuit ne sort pas du vide. C'est l'aboutissement d'une séquence d'escalades documentées sur une frontière de 2 611 kilomètres, la Ligne Durand, que ni Islamabad ni Kaboul ne reconnaissent officiellement comme leur frontière permanente. L'expert Sami Omari, spécialiste de la sécurité sud et centre-asiatique cité par Al Jazeera, a documenté 75 affrontements entre forces afghanes et pakistanaises depuis 2021, date du retrait américain et du retour des Taliban.

L'accélération récente a une date précise. Dans la nuit du 22 au 23 février, des frappes aériennes pakistanaises sur les provinces de Nangarhar et Paktika ont tué au moins 13 civils selon la mission des Nations Unies en Afghanistan (MINUA). Le gouvernement Taliban a revendiqué au moins 18 morts. Islamabad a annoncé que l'opération avait éliminé plus de 80 militants, chiffre contesté par Kaboul. Ces frappes ont déclenché une riposte afghane. Jeudi soir, les forces Taliban ont lancé ce qu'elles ont qualifié d'"opérations offensives à grande échelle" contre des installations militaires pakistanaises "le long de la Ligne Durand." Des tirs de roquettes et obus de mortiers ont forcé des habitants à fuir leurs domiciles dans le district de Tirah Valley, province de Khyber. "Nous avons dû quitter nos maisons en pleine nuit", a déclaré à NBC News le tribesman Dilbar Khan Afridi. Selon le porte-parole du parlement taliban Hamdullah Fitrat, les forces afghanes ont capturé 15 postes frontaliers pakistanais. Islamabad dément.

La réponse est venue à 1h50. L'information strategy des deux parties diverge immédiatement et radicalement. Le porte-parole du Premier ministre pakistanais Mosharraf Zaidi revendique 133 combattants talibans tués, plus de 200 blessés, 27 positions détruites, 9 capturées et plus de 80 chars, pièces d'artillerie et véhicules blindés détruits. Le porte-parole du gouvernement Taliban Zabihullah Mujahid affirme que des cibles ont bien été frappées à Kaboul, Kandahar et en province de Paktia, mais "sans victimes." CNN cite un bilan afghan de 8 soldats tués. Ces chiffres ne peuvent pas être vérifiés indépendamment depuis les zones de combat.

L'équation TTP, le nœud insoluble de cinq ans

Pour comprendre pourquoi ce conflit a cette profondeur, il faut revenir à l'asymétrie fondamentale qui structure la relation pakistan-afghane depuis 2021.

Le Tehreek-e-Taliban Pakistan, connu par son acronyme TTP, est un mouvement armé né en 2007 sur le sol pakistanais, distinct des Taliban afghans mais partageant avec eux "des liens idéologiques, sociaux et linguistiques profonds", selon l'analyse d'Al Jazeera. Depuis le retour des Taliban à Kaboul, le TTP a intensifié ses opérations en territoire pakistanais. Les données partagées par l'armée pakistanaise à CNN sont sans ambiguïté. Plus de 1 200 personnes tuées dans des attaques militantes au Pakistan en 2025, soit le double du nombre enregistré en 2021. Ces attaques incluent un attentat-suicide contre une mosquée chiite à Islamabad qui a tué au moins 40 personnes, revendiqué par l'État islamique, et de multiples opérations du TTP dans les provinces de Khyber Pakhtunkhwa et Balouchistan.

Islamabad accuse Kaboul d'héberger le commandement du TTP sur le sol afghan et de refuser d'agir contre lui. Les Taliban afghans nient. Abdul Basit, analyste cité par NBC News, formule la mécanique de l'impasse. "Les Taliban afghans semblent réticents à réprimer sérieusement le TTP, en partie en raison d'affinités préalables entre les deux groupes, mais aussi par crainte des militants TTP." La sortie de cette impasse par la voie diplomatique s'est révélée hors de portée. Un premier cessez-le-feu en octobre 2025, médié par le Qatar et la Turquie, a été répété et violé. L'Arabie Saoudite est intervenue ce mois-ci pour médier la libération de trois soldats pakistanais capturés lors des combats d'octobre. Le résultat a été trois soldats libérés et une escalade immédiate.

Le ministre Asif a ajouté une dimension supplémentaire à la justification pakistanaise en accusant les Taliban d'avoir transformé l'Afghanistan en "une colonie de l'Inde" et d'avoir "rassemblé des militants du monde entier pour exporter le terrorisme." Cette formulation, citée par Euronews, intègre explicitement la rivalité indo-pakistanaise dans le conflit afghan, une connexion que New Delhi observe avec attention.

L'État nucléaire et son voisin sans armée de l'air

Le rapport de force militaire conventionnel est d'une asymétrie structurelle. Le Pakistan dispose d'une armée de l'air opérationnelle avec des F-16 américains, des JF-17 de fabrication chino-pakistanaise et des Mirage III/V de conception française. L'Afghanistan des Taliban n'a pas d'armée de l'air, pas de missiles balistiques, pas de défense antiaérienne de longue portée. Les tirs antiaériens entendus à Kaboul après la première vague de raids sont des systèmes portables ou à courte portée, efficaces contre des hélicoptères, insuffisants contre des jets à haute altitude.

Cette asymétrie est précisément ce qui rend la réponse afghane prévisible dans sa forme et redoutable dans ses conséquences. Abdul Basit pour NBC News est sans détour. "Les drones sont l'armée de l'air des pauvres, les Taliban afghans ont des drones, ils ont des kamikazes, ils sont innovants." La riposte probable, selon son analyse, ne sera pas une confrontation aérienne que les Taliban ne peuvent pas livrer. Ce sera une intensification des opérations de proxies, d'attentats dans les villes pakistanaises et d'infiltrations transfrontalières dans la saison estivale, période de pic d'opérations dans la région. "Je pense que l'été est arrivé tôt en 2026, et que nous regardons un été sanglant."

La dimension nucléaire doit être traitée avec précision. Le Pakistan est une puissance nucléaire déclarée avec environ 170 ogives selon les estimations convergentes du Bulletin of Atomic Scientists (septembre 2025) et du SIPRI Yearbook 2025, avec une capacité de production de 5 à 10 ogives supplémentaires par an selon FAS. Sa doctrine est la "dissuasion plein spectre", développée explicitement en réponse à la doctrine de Cold Start indienne. L'Afghanistan n'a aucune capacité nucléaire. Il n'y a donc pas de risque de guerre nucléaire bilatérale pakistan-afghane. Le risque nucléaire est indirect et de second ordre. Si le Pakistan engage massivement ses forces dans un conflit afghan prolongé, cela affaiblit sa posture sur le front indien, modifie les calculs de New Delhi, et crée une instabilité dans la dyade nucléaire indo-pakistanaise que le SIPRI avait déjà qualifiée, lors du conflit du début 2025, de situation ayant "risqué de transformer un conflit conventionnel en crise nucléaire."

La diplomatie de crise et ses limites structurelles

Les réactions internationales des premières heures suivent un script prévisible mais révèlent des lignes de fracture utiles.

Le secrétaire général des Nations Unies António Guterres a appelé les deux parties à "protéger les civils" et à "résoudre leurs différends par la diplomatie" selon son porte-parole Stéphane Dujarric. L'Iran, qui partage une frontière orientale avec l'Afghanistan et le Pakistan, a offert de "faciliter le dialogue." La Chine a indiqué "travailler avec les deux pays" en appelant au calme. L'Arabie Saoudite, dont le ministre des Affaires étrangères a contacté son homologue pakistanais Ishaq Dar, est l'acteur régional avec le plus de crédit auprès des deux parties.

L'ambassadeur américain Zalmay Khalilzad, ancien ambassadeur en Afghanistan, a publié un appel à la désescalade sur X. Washington ne dispose plus d'influence directe à Kaboul depuis le retrait de 2021. Sa capacité à modérer le comportement d'Islamabad, allié stratégique historique mais relation complexifiée par des décennies d'ambiguïtés sur le TTP, est réelle mais limitée.

La structure du problème est explicitée par Abdul Basit pour NBC News. "Toute désescalade sera probablement temporaire à moins qu'un miracle ne se produise." La mécanique est claire. Islamabad ne peut pas accepter que le TTP continue à frapper depuis le sol afghan sans que le gouvernement Taliban n'agisse. Le gouvernement Taliban ne peut pas, politiquement et idéologiquement, éradiquer le TTP avec lequel il partage des réseaux humains construits sur des décennies. Cette équation n'a pas de solution diplomatique évidente à court terme.

Ce que cet été pakistanais révèle sur l'Asie du Sud de 2026

La frappe sur Kaboul ce matin est le signal d'une recomposition géostratégique qui dépasse la querelle bilatérale Pakistan-Afghanistan. Trois dynamiques sont à surveiller simultanément.

La première est la stabilité intérieure pakistanaise. Le Premier ministre Shehbaz Sharif a déclaré que ses forces armées peuvent "écraser toute ambition agressive." Mais le Pakistan de 2026 est un État sous pression interne, économie fragilisée, crise politique non résolue depuis l'emprisonnement d'Imran Khan, montée des tensions confessionnelles illustrée par l'attentat d'Islamabad. Une guerre ouverte avec l'Afghanistan mobilise les ressources militaires, attise le nationalisme à court terme mais expose le flanc intérieur à moyen terme.

La deuxième est la réaction indienne. New Delhi observe un Pakistan déclarant la guerre à son voisin occidental au moment même où la dyade indo-pakistanaise reste tendue après le conflit du début 2025. La formule d'Asif désignant l'Afghanistan comme "colonie de l'Inde" est soit une rhétorique interne pour justifier l'opération, soit un signal délibéré à New Delhi. Dans les deux cas, elle complexifie la gestion régionale de la crise.

La troisième est la viabilité du gouvernement Taliban. Cinq ans après la reconquête de Kaboul, le régime est confronté simultanément à des frappes aériennes de son voisin, à une économie en quasi-effondrement sous sanctions internationales, à des attentats de l'État islamique-Khorasan sur son propre territoire, et à une population qui n'a ni armée de l'air ni missiles pour répondre aux bombardements. L'appel de l'ancien président Hamid Karzai à "défendre la patrie avec une unité totale" illustre un phénomène documenté dans les conflits asymétriques. Les frappes extérieures consolident à court terme la légitimité du régime en place, même impopulaire, face à l'agression étrangère.

Le Pakistan a allumé un feu. Pas le premier. Probablement pas le dernier. La question n'est plus si la saison estivale sera violente. Elle est de savoir jusqu'où la spirale monte avant qu'un acteur extérieur, l'Arabie Saoudite, la Chine, ou les États-Unis, dispose de suffisamment de crédit des deux côtés pour imposer une pause durable.

Cédric Pellicer

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