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International 23 mars 2026

Ormuz bloqué, les listes de cibles et la plus grande crise énergétique de l'histoire

Ormuz bloqué, les listes de cibles et la plus grande crise énergétique de l'histoire

Le 23 mars 2026, les médias d'État iraniens ont publié quelque chose d'inédit. Des infographies détaillant les centrales électriques à frapper dans six pays du Moyen-Orient. Mizan Online, organe du pouvoir judiciaire iranien, et l'agence Mehr ont diffusé les cibles nommément. Orot Rabin et Rutenberg en Israël, les deux plus grandes centrales du pays. Les installations électriques d'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar et du Koweït. Le titre de l'infographie ne prêtait pas à interprétation. "Dites adieu à l'électricité."

Ce n'est pas une menace de salon. C'est la traduction en langage opérationnel d'un rapport de force qui a basculé depuis le 28 février, date des premières frappes américano-israéliennes sur l'Iran. Vingt millions de barils de pétrole et de produits dérivés transitaient chaque jour par le détroit d'Ormuz selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), soit environ 20% de la consommation mondiale d'hydrocarbures. Ce transit a chuté de 95% depuis le début du conflit selon la société d'analyse Kpler. Fatih Birol, directeur de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), l'a dit sans ambiguïté le 23 mars depuis Canberra. Onze millions de barils par jour ont déjà disparu du marché. Plus que les deux crises pétrolières des années 1970 réunies. La pire crise énergétique de l'histoire n'est pas une perspective. Elle est en cours.

Le réseau qui concentre les menaces

L'Iran possède plus de 90 centrales électriques. Les trois plus importantes sont Damavand, en périphérie de la province de Téhéran, avec une capacité de près de 2900 mégawatts selon le groupe MAPNA, spécialiste iranien de la construction d'infrastructures énergétiques. Viennent ensuite Shahid Salimi à Neka, dans la province septentrionale de Mazandaran, avec 2214 MW, et Shahid Rajaï dans la province de Qazvin, à 2042 MW. Ces installations fonctionnent majoritairement au gaz et au pétrole, complétées par des capacités hydroélectriques et nucléaires. En septembre 2025, Téhéran et Moscou avaient signé un contrat de 25 milliards de dollars pour la construction de quatre nouvelles centrales nucléaires dans le sud du pays.

C'est ce réseau que Donald Trump a menacé d'"anéantir" vendredi 21 mars, si l'Iran ne rouvrait pas le détroit d'Ormuz "pleinement et sans menaces" dans les 48 heures. Un ultimatum posté en lettres capitales sur Truth Social. Un format de gouvernance qui agit désormais comme détonateur de crise mondiale.

Les Gardiens de la Révolution n'ont pas pris 24 heures pour répondre. Dans un communiqué lu à la télévision d'État iranienne, ils ont désigné "les centrales électriques des pays de la région abritant des bases américaines" comme "cibles légitimes". Pas conditionnelles. Légitimes. L'adjectif juridique n'est pas anodin dans la doctrine militaire iranienne. Il prépare la justification d'une frappe préventive ou de représailles sans nouveaux avertissements.

Les infographies diffusées par Mehr ajoutaient ensuite une seconde couche que peu de commentateurs ont suffisamment creusée. Parmi les cibles potentielles figurent non seulement les centrales électriques, mais aussi les usines de dessalement d'eau de la région. Et le lundi 23 mars, Téhéran a encore ajouté la menace de mines navales dans le Golfe en cas d'attaque de ses côtes ou de ses îles. Quatre escaliers d'escalade ouverts simultanément. Et une fenêtre de cinq jours pour négocier, annoncée par Trump en cours de journée, que Téhéran a officiellement démentie, accusant Washington de "gagner du temps" pour faire baisser les cours du pétrole.

Ormuz et la guerre des flux d'hydrocarbures

Le détroit d'Ormuz mesure 55 kilomètres à son point le plus étroit entre la côte iranienne et le sultanat d'Oman. Sa géographie concentre une dépendance structurelle que trente ans de prospérité énergétique régionale ont rendue presque invisible. En temps normal, quelque 80 pétroliers et méthaniers le franchissaient chaque jour. Depuis le 28 février, ce trafic s'est pratiquement évaporé.

Ce qui transite par ce corridor dépasse le pétrole brut. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, environ 1,33 million de tonnes d'engrais y sont exportées chaque mois. Un cinquième du commerce mondial de GNL y circule, principalement depuis le Qatar et les Émirats arabes unis. En 2024, 82% du brut passant par ce détroit était destiné à l'Asie selon l'EIA. La Chine, dont la moitié des importations pétrolières empruntent cette route, est directement concernée.

Les réponses de contournement existent mais restent très insuffisantes. L'Arabie saoudite a activé son pipeline Est-Ouest, 1200 kilomètres reliant le gisement d'Abqaiq au port de Yanbu sur la mer Rouge, initialement construit pendant la guerre Iran-Irak précisément pour ce type de crise. Son débit est passé d'une moyenne de 1,7 million de barils par jour en 2025 à 5,9 millions de barils par jour le 9 mars selon l'AIE, proche de sa capacité maximale de 7 millions. Les Émirats ont activé leur oléoduc Habshan-Fujaïrah, capacité maximale d'environ deux millions de barils par jour. Le total des alternatives disponibles pour ces deux pays atteint autour de 9 millions de barils par jour.

En temps normal, 20 millions transitaient par Ormuz. Le Koweït, le Qatar, l'Irak et Bahreïn n'ont aucune alternative. L'Irak a réduit sa production d'environ 70%. Le déficit net estimé par Rystad Energy se situe entre 7 et 10 millions de barils par jour, même en activant toutes les solutions disponibles. L'AIE a coordonné le 11 mars la libération de 400 millions de barils des réserves stratégiques de ses 32 membres, soit environ quatre jours de consommation mondiale. La bouteille d'oxygène existe. Elle ne guérit pas la maladie.

Les 2 à 7 jours qui révèlent tout

Ce chiffre est le vrai plancher du conflit. En cas de destruction des usines de dessalement, les stocks d'eau potable permettent de tenir de deux à sept jours selon les estimations disponibles. Deux à sept jours. Ce n'est pas un délai de gestion de crise. C'est une bascule humanitaire.

Au Koweït, 90% de l'eau potable provient du dessalement selon l'analyse de l'IFRI. À Oman, 86%. Au Qatar, 99% de l'alimentation en eau du pays repose sur trois stations de dessalement, selon l'IFRI. Aux Émirats arabes unis, entre 40 et 45% de l'eau douce. Les six pays du Conseil de coopération du Golfe abritent 61 millions d'habitants. Plus de 400 usines de dessalement longent le Golfe Persique. Huit des dix plus grandes usines de dessalement au monde se trouvent dans la péninsule arabique, selon le think tank Arab Center Washington DC.

La connexion avec l'électricité est mécanique. Les usines de dessalement fonctionnent à l'énergie. Centrale électrique détruite, pompes arrêtées, réserves épuisées en moins d'une semaine. L'Arabie saoudite consomme elle-même environ 300 000 barils de pétrole par jour pour produire son eau potable, selon le même think tank. Il y a une ironie géopolitique là-dedans. Le pays le plus riche en pétrole du monde brûle du pétrole pour boire de l'eau.

Au Koweït, après les destructions de 1991, il avait fallu des années pour reconstruire l'appareil de dessalement. La mémoire institutionnelle de cette vulnérabilité existe dans les chancelleries du Golfe. Elle n'a pas produit d'alternative structurelle. D'ailleurs, cette dépendance à l'eau dessalée a été analysée comme une menace dès 1998 dans un rapport du U.S. Air Command and Staff College, selon les données citées par l'IFRI. La CIA en faisait état dès 2010. Vingt-six ans de diagnostic, aucune diversification suffisante.

Le nœud de dépendances croisées

La crise d'Ormuz n'est pas une crise pétrolière à proprement parler. C'est une crise systémique de l'ensemble de la production matérielle régionale. L'AIE l'a caractérisé sans euphémisme. Fatih Birol parle de "deux crises pétrolières et un effondrement du marché du gaz réunis" dans une situation où les mécanismes de compensation habituels entre sources d'énergie sont affaiblis simultanément.

Quarante infrastructures énergétiques ont déjà été gravement ou très gravement endommagées dans neuf pays du Moyen-Orient depuis le 28 février, selon le décompte de l'AIE au 23 mars. Ces destructions inscrivent la crise dans la durée. Ce n'est pas une perturbation de marché. C'est une dégradation physique des capacités de production qui ne se répare pas en quelques semaines.

Le Brent a dépassé 112 dollars le baril selon les données de marché en cours de semaine. La Grèce a alloué 300 millions d'euros en subventions pour amortir le choc sur ses consommateurs. La Chine a plafonné les hausses de prix des carburants à l'intérieur de ses frontières. Adnoc Gas aux Émirats a confirmé des ajustements temporaires sur sa production de GNL en raison du blocage du détroit, tout en assurant la continuité des opérations. Ces signaux ne sont pas des indices de normalité. Ce sont des indicateurs de systèmes de gestion de crise en mode actif.

La connexion défense-eau-énergie est maintenant visible à tous les analystes géostratégiques. Les bases américaines du Golfe dépendent de l'électricité locale, qui dépend des mêmes centrales ciblées par les Gardiens de la Révolution. La menace iranienne est structurellement conçue pour mettre en concurrence la protection des alliés régionaux et le maintien de la capacité opérationnelle américaine dans le théâtre.

Ce que les listes ne disent pas

La publication de ces infographies par les médias d'État iraniens est un acte de communication d'État contrôlé, pas une déclaration d'opération. Il y a une différence entre désigner des cibles sur une infographie et disposer des capacités de frappe précises sur l'ensemble de ces cibles simultanément, dans six pays différents, après trois semaines d'un conflit qui a dégradé la chaîne de commandement iranienne.

Le réseau électrique iranien lui-même, 90 centrales décentralisées sur l'ensemble du territoire, résiste structurellement à une destruction totale. La menace de Trump d'"anéantir" ces centrales est partiellement rhétorique pour la même raison. Les deux menaces symétriques se neutralisent en partie sur le plan militaire, tandis qu'elles produisent leurs effets maximaux sur les marchés de l'énergie et dans les salles de négociation.

Le calcul de Pékin mérite lecture. Lors de la guerre israélo-iranienne de juin 2025, l'Iran avait finalement renoncé à fermer Ormuz, en partie sous la pression de Pékin, dont la moitié des importations pétrolières passent par ce passage. La Chine a réprouvé les frappes américano-israéliennes mais a aussi implicitement critiqué le blocage du détroit par Téhéran. Ce positionnement ambivalent est le levier diplomatique réel dont personne ne parle dans les éditoriaux occidentaux. Pékin ne veut pas d'un Ormuz fermé. Elle a les moyens de le faire savoir à Téhéran, directement.

Enfin, la volte-face de Trump du 23 mars, annonce d'un report de cinq jours conditionné au succès de négociations que Téhéran dément officiellement, ressemble davantage à une opération de pression sur les marchés qu'à un vrai tournant diplomatique. L'agence Fars iranienne le formule sans équivoque. Trump a reculé après avoir "appris que l'Iran comptait prendre pour cible toutes les centrales électriques d'Asie occidentale." Non pas en réponse à des négociations, mais en réponse à une menace matérielle reçue.

Conséquences stratégiques

Pour les décideurs européens, la question n'est plus de savoir si le Golfe est fragilisé. Il l'est structurellement. La diversification énergétique post-Ukraine n'a pas résolu la dépendance aux hydrocarbures du Golfe. Elle l'a simplement déplacée de Moscou vers Riyad, Abu Dhabi et Doha. Zones que la crise actuelle expose comme tout aussi vulnérables.

La fenêtre diplomatique de cinq jours annoncée par Trump ne se compte pas en journées. Elle se compte en millions de barils et en usines de dessalement toujours debout. Si les pourparlers par intermédiation omanaise ou via Pékin aboutissent à une réouverture progressive d'Ormuz dans les prochains jours, la crise ne sera pas terminée. Quarante infrastructures détruites, des capacités de production régionales dégradées, et un précédent stratégique posé.

Un précédent. L'Iran a démontré en mars 2026 qu'un acteur régional acculé peut paralyser 11 millions de barils par jour de l'économie mondiale pendant plusieurs semaines. Sans arme nucléaire. Sans frappe directe sur les marchés financiers. Juste en fermant un corridor de 55 kilomètres.

La prochaine crise commencera peut-être dans un autre détroit. Malacca. Bab-el-Mandeb. Bosphore. Le monde a trop longtemps traité ces goulots comme des données permanentes plutôt que comme des vulnérabilités structurelles. Mars 2026 change cette équation.

En énergie, il y a ce qui existe sur les cartes. Et ce qui tient debout dans les faits.

Cédric Pellicer

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