Le 19 février 2026, dans le hall de l'United States Institute of Peace à Washington, Nasser Bourita prenait le micro devant Donald Trump et déclarait que le Maroc était "prêt à déployer des agents de police et à former des policiers de Gaza" et "déploiera des officiers supérieurs au sein du commandement militaire conjoint" de la force internationale de stabilisation. Ce faisant, le ministre marocain des Affaires étrangères faisait de son pays le premier État arabe à s'engager publiquement à envoyer des soldats dans Gaza. Premier. Pas deuxième, pas troisième. Premier. Le calcul géopolitique derrière ce geste n'a rien de charitable. Il est brutal, et il est cohérent avec cinq ans de diplomatie transactionnelle menée depuis Rabat.
La force ISF, qui commande et qui paie
La Force internationale de stabilisation de Gaza (ISF) n'est pas une improvisation. Elle a été instituée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 17 novembre 2025, dans le cadre de la deuxième phase du plan américain pour Gaza, après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Sa mission, telle que l'a décrite son commandant, le général de division américain Jasper Jeffers, lors de la réunion inaugurale du "Conseil de paix" le 19 février 2026, repose sur deux piliers. "Stabiliser l'environnement sécuritaire à Gaza" et "permettre la mise en place d'une gouvernance civile" sous l'égide du Comité national pour l'administration de Gaza, créé le 16 janvier 2026.
Les chiffres sont précis. L'ISF est calibrée pour 20 000 soldats et 12 000 policiers. Le déploiement commencera au secteur de Rafah, dans le sud de Gaza, au printemps 2026. Un centre d'opérations conjoint est déjà opérationnel, établi par des experts militaires américains depuis "plusieurs mois" selon le général Jeffers, localisé selon le Times of Israel dans la base civilo-militaire de Kiryat Gat, dans le sud d'Israël.
Cinq pays ont officiellement engagé des troupes, l'Indonésie, le Maroc, le Kazakhstan, le Kosovo et l'Albanie. L'Indonésie fournit le plus gros contingent, 8 000 soldats, et occupera le poste de commandant adjoint de la force. Le Maroc et l'Indonésie sont identifiés par la télévision publique israélienne KAN 11 comme les deux "piliers" du dispositif. L'Égypte et la Jordanie, elles, n'enverront pas de soldats à Gaza. Elles ont accepté de former des policiers palestiniens, rien de plus.
Sur le financement, le tableau est plus contrasté. Trump a annoncé lors de la même réunion que sept milliards de dollars avaient été versés à un fonds de reconstruction de Gaza par neuf pays, dont le Maroc, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn, le Kazakhstan, le Koweït, l'Azerbaïdjan et l'Ouzbékistan. Sept milliards sur 70 estimés nécessaires à la reconstruction totale. Dix pour cent du besoin couvert, et Netanyahu posait comme préalable qu'il "n'y aura pas de reconstruction avant la démilitarisation du Hamas." La force est là. L'argent, beaucoup moins.
Le prix du Sahara occidental, la logique de l'échange
Pour comprendre pourquoi le Maroc est le seul pays arabe à envoyer des soldats à Gaza, il faut revenir au 10 décembre 2020. Ce jour-là, sous l'égide de Donald Trump, Rabat et Tel-Aviv normalisaient leurs relations dans le cadre des accords d'Abraham. Le deal comportait trois parties. Le Maroc reconnaissait officiellement Israël. Les États-Unis reconnaissaient "la souveraineté marocaine sur l'ensemble du territoire du Sahara occidental." Et les deux parties s'engageaient dans une coopération économique et sécuritaire directe.
Ce n'était pas de la diplomatie. C'était une transaction. Et la participation marocaine à l'ISF en est le troisième chapitre.
Depuis 2020, la coopération militaire entre Rabat et Tel-Aviv a pris une ampleur concrète. Trois drones Heron fabriqués par Israel Aerospace Industries ont été acquis par les forces armées marocaines en 2020 pour environ 48 millions de dollars, selon l'Atlantic Council (juillet 2025). Des systèmes antidrones SkyLock Dome ont suivi en 2022 pour 500 millions de dollars, puis les missiles Barak MX en 2023 pour 500 millions de dollars supplémentaires. En 2024, BlueBird Aero Systems inaugurait une capacité de production de drones au Maroc. Le tout dans un contexte géopolitique précis, la rupture avec Téhéran en 2018, Rabat accusant l'Iran de financer le Front Polisario via le Hezbollah avec des drones et missiles.
La géographie des priorités marocaines est limpide. Sahara occidental d'abord. Tout, absolument tout, s'y rapporte. Comme l'analyse ynet News (22 février 2026), le déploiement à Gaza représente un "Gaza Gamble", un pari calculé visant à consolider définitivement la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara. L'émissaire de Trump pour l'Afrique, Massad Boulos, a d'ailleurs convoqué le Maroc, le Polisario, l'Algérie et la Mauritanie à Washington les 23 et 24 février 2026 pour une nouvelle session sur le Sahara occidental, deux jours après le Conseil de paix. Le Maroc arrive à cette réunion en position de force diplomatique qu'il n'avait pas il y a trois mois.
L'asymétrie du risque, ce que les cartes officielles ne montrent pas
La force ISF s'installe dans un territoire dont aucun acteur ne contrôle le calendrier de stabilisation. Le Hamas n'est pas dissous. Netanyahu a conditionné la reconstruction à la "démilitarisation complète", sans en définir les critères ni le délai. Le contingent de 20 000 soldats de l'ISF devra opérer dans une bande de 365 km², densément peuplée, avec 1,9 million d'habitants selon les estimations d'avant-guerre, dont la grande majorité est déplacée dans le secteur de Rafah, précisément là où commence le déploiement.
Le précédent libanais de la FINUL, la force des Nations unies déployée depuis 1978, est instructif. Quarante-six ans de présence internationale n'ont pas empêché la persistance du Hezbollah ni plusieurs guerres. La différence est que l'ISF à Gaza n'est pas onusienne. Elle est sous commandement américain, avec une architecture de décision différente et une légitimité régionale qui reste à construire.
Pour le Maroc spécifiquement, la vulnérabilité domestique est réelle. Les sondages Arab Barometer documentent un effondrement du soutien à la normalisation avec Israël, passé de 31% à 13% après la guerre de Gaza, et à 9% chez ceux qui qualifient les opérations israéliennes de génocide. Plus de 10 000 manifestations ont eu lieu au Maroc depuis le 7 octobre 2023 selon les mêmes données. Royal Air Maroc a suspendu ses vols directs vers Tel-Aviv. L'image publique a absorbé un choc considérable. Envoyer des soldats en uniforme marocain dans la même zone que les troupes israéliennes retirées est une décision que l'opinion intérieure va scruter avec une intensité que le Palais royal de Rabat mesure certainement.
La réponse institutionnelle marocaine à cette tension est connue. Mohammed VI préside le Comité Al-Qods, qui apporte un soutien humanitaire aux Palestiniens de Jérusalem. Rabat réaffirme régulièrement son soutien à la solution à deux États. Et le gouvernement calcule que les gains géopolitiques, reconnaissance internationale définitive du Sahara, ancrage dans le dispositif de sécurité américain, statut de partenaire indispensable, l'emporteront sur la friction sociale domestique.
Cela peut être vrai à long terme. À court terme, si le déploiement à Rafah au printemps 2026 se traduit par des images de soldats marocains aux côtés d'une opération considérée comme illégitime par une large portion de la rue arabe, le calcul peut se révéler nettement plus coûteux que prévu.
L'équation régionale, Alger observe, Téhéran calcule
Le voisin algérien n'est pas spectateur neutre. L'Algérie soutient activement le Front Polisario dans sa revendication du Sahara occidental, entretient des relations avec Téhéran que Rabat considère comme une menace directe, et s'est retrouvée à la table de Washington les 23 et 24 février 2026 dans un contexte où le Maroc venait de démontrer sa capacité à se positionner comme partenaire sécuritaire privilégié des États-Unis. Chaque renfort de la relation Rabat-Washington dans le cadre de l'ISF fragilise mécaniquement la position algérienne sur le dossier sahraoui.
Iran, de son côté, a financé des livraisons de drones et missiles à destination du Polisario via le Hezbollah, selon les accusations marocaines de 2018. La présence de soldats marocains à Gaza dans une force anti-Hamas s'inscrit directement dans le cadre de l'endiguement iranien voulu par Washington, Riyadh, Abu Dhabi et Tel-Aviv. Ce n'est pas anodin. Le Maroc ne choisit pas simplement son camp entre Palestiniens et Israéliens. Il choisit son camp dans une fracture régionale plus profonde, entre le bloc Accords d'Abraham et l'axe de résistance iranien.
Conséquences stratégiques
Le Maroc a fait un pari à Gaza dont les termes sont désormais clairs. Soldats et financements contre consolidation définitive du Sahara occidental. Risque sécuritaire à Rafah contre statut de partenaire sécuritaire incontournable des États-Unis au Maghreb et au Moyen-Orient. Coût domestique contre dividendes diplomatiques.
Ce pari peut fonctionner si trois conditions se tiennent. D'abord, que l'ISF déploie effectivement ses 20 000 soldats et 12 000 policiers dans un calendrier crédible. Ensuite, que Washington tienne ses engagements sur le Sahara, y compris l'ouverture du consulat américain à Dakhla, promise depuis 2020 et jamais concrétisée. Enfin, que le Hamas ne déclenche pas d'opération armée contre les contingents de l'ISF, ce qui transformerait le "pari calculé" en engagement de guerre.
Sur chacune de ces trois conditions, l'incertitude reste totale. Ce qui est certain est que le Maroc a franchi un seuil. Il est désormais le premier pays arabe à déployer des militaires dans Gaza dans le cadre d'une force pilotée par Washington. Ce positionnement modifie le rapport de force régional de façon durable, quel que soit le résultat opérationnel sur le terrain.
Le plus grand pays militaire arabe à rejoindre l'ISF n'est pas l'Égypte. Pas la Jordanie. Pas l'Arabie saoudite. C'est le Maroc. La carte a changé.
Cédric Pellicer