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International 5 avril 2026

Lavender, le système d'IA israélien qui industrialise le ciblage humain

Lavender, le système d'IA israélien qui industrialise le ciblage humain

L'armée israélienne estimait à 30 000 environ le nombre de combattants Hamas à Gaza avant la guerre. Le système Lavender a identifié 37 000 Palestiniens comme militants présumés dans les premières semaines du conflit. Ces deux chiffres coexistent. L'écart entre eux, soit au moins 7 000 personnes ajoutées au-delà de l'estimation initiale des combattants, mesure exactement l'effet de la délégation du ciblage humain à une machine probabiliste avec un taux d'erreur documenté de 10 %.

Le 3 avril 2024, le magazine israélien +972 et le site d'information Local Call publiaient une enquête co-signée avec The Guardian. Le journaliste Yuval Abraham y révélait, sur la base de six officiers du renseignement israélien ayant directement utilisé Lavender pendant la guerre à Gaza, la mécanique précise d'un système de ciblage par intelligence artificielle dont l'influence sur les opérations militaires était telle que les officiers traitaient ses sorties "comme s'il s'agissait d'une décision humaine." L'armée israélienne n'a pas nié l'existence du programme, mais a contesté sa qualification, le décrivant comme "une base de données, pas un système d'IA décidant des assassinats."

Ce dossier analyse la mécanique documentée de ce système, les trois outils qui le composent, la politique de dommages collatéraux qui l'encadre, et ce que le précédent israélien implique pour la doctrine militaire mondiale à l'ère de l'IA.

Les trois systèmes, une chaîne de ciblage industrialisée

L'armée israélienne a développé et déployé à Gaza une chaîne de ciblage composée de trois systèmes distincts, documentés séparément par les mêmes sources.

Habsora, en hébreu "Évangile", cible des infrastructures physiques. Développé par l'Unité 8200, il génère des recommandations de cibles matérielles (dépôts d'armes, positions de commandement, infrastructures militaires). Avant son déploiement, un groupe de vingt officiers du renseignement produisait cinquante à cent cibles en environ trois cents jours. Avec Habsora, le même volume de deux cents cibles peut être généré en dix à douze jours, selon les analyses publiées. En 2021, pendant l'opération "Gardien des Murs", environ 1 500 cibles avaient été frappées. Dans les premières semaines de la guerre à Gaza, l'armée israélienne revendiquait plus de 22 000 frappes, avec jusqu'à 250 cibles frappées par jour. Tsahal avait alors qualifié publiquement cette opération de "première guerre de l'intelligence artificielle."

Lavender cible des personnes humaines. C'est un modèle probabiliste qui attribue à chaque individu dans la bande de Gaza un score de 1 à 100 indiquant la probabilité qu'il appartienne aux ailes militaires du Hamas ou du Jihad islamique palestinien. Le système a été entraîné sur les données de centaines de combattants Hamas connus, puis appliqué à l'ensemble de la population masculine de Gaza pour identifier les individus présentant des caractéristiques similaires. Dans les premières semaines de la guerre, il avait identifié jusqu'à 37 000 Palestiniens comme militants présumés, la plupart de rang inférieur.

Le troisième système, surnommé "Where's Daddy?" soit "Où est papa?", est un outil de géolocalisation. Il suit les individus listés par Lavender et signale aux forces israéliennes leur retour à leur résidence familiale. C'est le déclencheur opérationnel de la frappe. L'attaque intervient alors que la cible est à son domicile, généralement la nuit, en présence de sa famille.

La supervision humaine, vingt secondes par cible

L'élément le plus précisément documenté par les six sources de +972 et Local Call est la réduction de la supervision humaine à un contrôle formel.

Au cours des premières phases de la guerre, l'armée a largement autorisé les officiers à adopter les listes de Lavender sans exiger de vérification approfondie des données brutes de renseignement sous-jacentes. Selon une source, le personnel humain consacrait personnellement environ vingt secondes à chaque cible avant d'autoriser le bombardement, principalement pour vérifier que la cible marquée était bien un homme. "Les erreurs étaient traitées statistiquement", déclare une source à +972 et Local Call. Il n'y avait pas de politique "zéro erreur."

Ce fonctionnement avait été théorisé en 2021 dans un livre publié sous le pseudonyme "Brigadier General Y.S.", confirmé comme étant le commandant de l'Unité 8200. L'auteur y plaidait pour une machine "capable de traiter rapidement des quantités massives de données afin de générer des milliers de cibles", résolvant ce qu'il appelait "un goulot d'étranglement humain à la fois pour localiser les nouvelles cibles et pour prendre la décision d'approuver les cibles." La réalisation opérationnelle de cette doctrine est documentée par les six officiers qui l'ont appliquée.

Deux biais de formation du système sont également documentés par une source ayant travaillé avec l'équipe de science des données de Lavender. D'une part, le terme "agent du Hamas" a été utilisé de façon vague lors de l'entraînement, incluant des employés du ministère de la sécurité intérieure dirigé par le Hamas que la source ne considère pas comme des militants. D'autre part, le suivi par téléphone portable est reconnu comme intrinsèquement imprécis. "En temps de guerre, les Palestiniens changent de téléphone en permanence. Les gens perdent le contact avec leur famille, donnent leur téléphone à un ami ou à une épouse."

La politique de dommages collatéraux, des chiffres documentés

Parallèlement au système de ciblage, les sources documentent une politique explicite de dommages collatéraux autorisés en fonction du rang de la cible.

Pour un militant de rang inférieur identifié par Lavender, la politique autorisait de tuer de 15 à 20 civils lors de la même frappe, selon deux sources de +972 et Local Call. C'était sans précédent dans la pratique antérieure de l'armée israélienne, qui interdisait les dommages collatéraux dans ce type de situations, selon les mêmes sources. Pour un officiel senior du Hamas, le nombre pouvait atteindre une centaine de civils.

Les bombes utilisées pour ces frappes résidentielles étaient des munitions non guidées, dites "bombes muettes", qui détruisent l'intégralité du bâtiment sur ses occupants. Le choix de cibler les individus à leur domicile plutôt qu'en activité militaire était délibéré. "Nous voulions les bombarder dans leurs maisons, sans hésitation, comme première option. Il est beaucoup plus facile de bombarder la maison d'une famille. Le système est conçu pour les rechercher dans ces situations", déclare A., officier du renseignement, à +972 et Local Call. Un logiciel automatisé calculait le nombre estimé de non-combattants par foyer, un calcul que les officiers eux-mêmes reconnaissent comme imprécis.

La réponse israélienne et les qualifications juridiques

L'armée israélienne a répondu à l'enquête le jour de sa publication. Sans nier l'existence du programme, Tsahal a déclaré que "les FDI n'utilisent pas un système d'intelligence artificielle qui identifie les agents terroristes" et que Lavender est "une base de données permettant de croiser les sources de renseignements, pas une liste d'agents militaires confirmés éligibles pour attaquer." Chaque frappe implique, selon l'armée, une validation humaine conforme au droit international humanitaire.

Cette qualification est directement contredite par les témoignages des six officiers, qui décrivent le contrôle humain comme formel et le résultat de la machine comme traité "comme une décision humaine."

Le Secrétaire général des Nations Unies António Guterres s'est déclaré "profondément troublé" par ces informations, estimant que cette pratique "met les civils en danger et brouille les responsabilités." Ben Saul, rapporteur spécial de l'ONU, a jugé que si ces informations s'avèrent exactes, "de nombreuses frappes israéliennes à Gaza pourraient constituer des crimes de guerre consistant à lancer des attaques disproportionnées." Ces qualifications sont celles d'experts mandatés par l'ONU, pas des jugements rendus par une juridiction internationale.

Ce que l'enquête Lavender ne dit pas encore

Cinq angles avant toute conclusion.

Premier angle. Le biais de linéarité. L'enquête porte sur les premières semaines de la guerre, période documentée comme la plus intensive dans l'utilisation de Lavender. Les sources indiquent que la supervision humaine s'est renforcée progressivement par la suite, sous la pression des controverses internes. L'intensité d'utilisation décrite ne reflète pas nécessairement le fonctionnement du système sur l'ensemble de la durée du conflit.

Deuxième angle. La cohésion des sources. Les six officiers sont des sources anonymes dont l'identité est protégée par +972 et Local Call. Leur témoignage est convergent et croisé, mais il ne peut pas être soumis à une vérification indépendante publique. L'armée israélienne conteste les "allégations centrales" sans apporter de preuve documentaire contraire.

Troisième angle. Les limites méthodologiques du taux d'erreur de 10 %. Ce chiffre est déclaratif, tiré d'un échantillon de vérification interne non divulgué. Le taux réel d'identification erronée de civils comme militants ne peut pas être établi indépendamment à partir des données disponibles.

Quatrième angle. La comparaison doctrinale. Israël n'est pas le seul État à utiliser l'IA dans le ciblage militaire. Les États-Unis, la Chine et plusieurs autres puissances développent des systèmes similaires. Le précédent israélien est le premier documenté par des témoignages directs d'opérateurs, ce qui en fait un cas d'étude unique, mais pas une exception doctrinale isolée.

Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible sur la qualification juridique. Aucune juridiction internationale ne s'est encore prononcée sur la légalité de ces systèmes de ciblage. La Cour internationale de Justice a ordonné à Israël de prendre des mesures pour empêcher les actes pouvant constituer un génocide, sans se prononcer sur les systèmes d'IA spécifiquement. Une procédure judiciaire internationale ciblant explicitement l'usage de Lavender reste théorique à ce stade.

Le vrai sujet n'est pas Lavender

Ce dossier a décrit la mécanique d'un système de ciblage par IA et la politique de dommages collatéraux qui l'encadre, documentés par six officiers israéliens ayant directement opéré ces outils.

La vraie question que l'enquête permet maintenant de formuler est différente. Lavender est le premier système de ciblage humain par IA documenté par ses opérateurs en temps de guerre. Ses paramètres (10 % d'erreurs acceptées, vingt secondes de supervision humaine, 15 à 20 civils autorisés par cible de rang inférieur) constituent un précédent opérationnel. Chaque armée du monde qui développe des systèmes similaires dispose désormais d'un paramétrage de référence, positif ou alarmant selon le point de vue. Ce n'est pas l'usage d'Israël qui définit l'enjeu. C'est la doctrine qu'il rend visible pour tous ceux qui construisent la prochaine génération de ces machines.

Cédric Pellicer

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