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International 20 février 2026

Jeunes des collines, la violence comme outil de conquête territoriale

Jeunes des collines, la violence comme outil de conquête territoriale

Soixante attaques. Trente-trois villages. En un mois. Et un bilan publié sur Telegram comme un rapport opérationnel. Le mouvement des "Jeunes des collines" (Hilltop Youth en anglais, Na'ar Ha'Gvaot en hébreu) ne cherche plus à se dissimuler. Il comptabilise ses actions, les revendique, les documente. Ce n'est pas un symptôme de radicalisation marginale. C'est la pointe visible d'une stratégie de dépossession foncière qui s'accélère depuis 2023 avec une cohérence que les chiffres rendent désormais impossible à nier.

L'OCHA a recensé plus de 1 800 attaques de colons en Cisjordanie occupée entre janvier 2024 et mai 2025, soit une moyenne de cinq incidents par jour. Octobre 2025 a établi un record absolu avec 264 incidents en un seul mois, jamais enregistré depuis que l'ONU compile ces données en 2006. En parallèle, 744 attaques ont ciblé des terres agricoles et des récoltes rien qu'en 2024 selon Oxfam. Ce n'est pas de la violence spontanée. C'est une géographie recomposée par la force.

Les avant-postes, avant-garde d'un projet territorial

Il faut comprendre la mécanique avant d'analyser les chiffres. La Cisjordanie n'est pas un territoire homogène. Elle est fragmentée en trois zones, A, B et C, issues des accords d'Oslo. La Zone C représente 60 % du territoire et reste sous contrôle administratif et sécuritaire intégral israélien. C'est là que se concentre l'essentiel de l'expansion.

À fin 2024, 551 sites coloniaux étaient recensés en Cisjordanie par la Commission palestinienne contre le mur et les colonies, répartis en 151 colonies formelles, 256 avant-postes, et 144 autres installations. Environ 770 000 colons y vivent, répartis sur ces structures qui occupent plus de 42 % du territoire selon les données d'Oxfam (2025). Chaque année, Israël investit plus de 1,2 milliard de dollars dans le développement de ces implantations, infrastructure routière, sécurité, agriculture, éducation inclus.

Les avant-postes jouent un rôle précis dans cette architecture. Établis sans autorisation gouvernementale formelle, ils constituent les points d'extension illégaux du réseau colonial. En pratique, beaucoup finissent par être rétroactivement légalisés. En 2024, le gouvernement israélien a accordé un statut légal à 11 avant-postes supplémentaires et créé 17 nouveaux avant-postes, un record annuel selon le rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH, mars 2025). Les "Jeunes des collines" ont compris ce mécanisme depuis longtemps. Planter une caravane sur une colline, puis harceler les agriculteurs palestiniens voisins jusqu'à ce qu'ils abandonnent, puis demander la légalisation. C'est le modèle.

La machinerie de la dépossession

La saisie foncière ne passe pas que par la violence directe. Elle emprunte plusieurs canaux simultanément, ce qui lui confère une résilience systémique remarquable.

Premier canal, les déclarations de "terres d'État". En 2024, les autorités israéliennes ont déclaré 2 370 hectares de Cisjordanie comme terres gouvernementales en quatre annonces distinctes, selon les données de la Commission palestinienne. Le 25 juin 2024, la plus grande saisie depuis les accords d'Oslo a été approuvée, portant sur 1 270 hectares dans la vallée du Jourdain. Ces terres ne peuvent plus être cultivées ni réclamées par des Palestiniens aux yeux du droit israélien. Elles sont louées exclusivement à des Israéliens.

Deuxième canal, les permis de construire. En 2023, 12 349 nouveaux logements ont été autorisés en Cisjordanie, un record absolu selon un rapport de la représentation de l'Union européenne dans les territoires palestiniens, publié en août 2024. À Jérusalem-Est, 18 333 logements supplémentaires ont reçu un permis.

Troisième canal, le contrôle de l'eau. Les colonies israéliennes contrôlent aujourd'hui la majorité des ressources hydriques de la Cisjordanie, un avantage agricole et économique dont la valeur est difficile à surestimer dans une région aride.

Quatrième canal, la violence directe des colons, amplifiée par l'impunité judiciaire. Le HCDH a conclu en mars 2025 que "la ligne entre la violence des colons et celle de l'État s'est dissipée". L'armée israélienne a elle-même reconnu une hausse de 30 % des incidents attribuables à des colons au premier semestre 2025 par rapport à la même période 2024.

Les délais d'inertie d'un rapport de force territorial

Comprendre ce que ces chiffres signifient sur le long terme nécessite de mesurer l'inertie du foncier. Une terre déclarée "propriété de l'État", une maison démolie, un agriculteur contraint de partir. Ces faits sont matériellement irréversibles à l'échelle d'une vie humaine.

Les déplacements le montrent crûment. Plus de 37 000 Palestiniens ont été déplacés de force en Cisjordanie en 2025 selon l'OCHA, un record historique. Depuis 1967, Israël a saisi deux millions de dunams, soit 2 000 km² de terres palestiniennes en Cisjordanie selon Oxfam. Ce territoire ne reviendra pas spontanément dans le patrimoine palestinien. Il faudrait une décision politique et juridique internationale sans précédent pour inverser une telle accumulation.

La Cour internationale de Justice a rendu en juillet 2024 un avis consultatif demandant à Israël d'évacuer l'ensemble des colons. L'ONU a qualifié en 2024 les colonies de crime de guerre. Ni l'une ni l'autre de ces positions n'a produit un changement mesurable sur le terrain. Le rapport de force matériel s'aggrave pendant que les instances juridiques délibèrent.

D'ailleurs, la temporalité est peut-être la donnée stratégique la plus sous-estimée du dossier. Chaque année où l'expansion se poursuit rend une solution à deux États plus difficile à mettre en œuvre physiquement, indépendamment de toute considération politique.

Les effets de cascade sur l'économie palestinienne

Le projet colonial ne se limite pas au foncier. Il opère une compression systématique de l'économie palestinienne qui génère des effets de cascade difficiles à distinguer de leur cause structurelle.

Le taux de pauvreté en Cisjordanie est passé de 12 % en 2023 à 28 % en 2024 selon Oxfam. Le chômage a atteint 35 %, soit un doublement depuis octobre 2023. Les checkpoints, plus de 800 selon Oxfam, ralentissent les déplacements au point que les retards représentent près de 17 millions de dollars de salaires perdus chaque mois pour les travailleurs palestiniens.

L'agriculture, qui était le socle économique de nombreuses communautés rurales, est particulièrement touchée. La Banque mondiale (2025) indique que 16 % des agriculteurs palestiniens ont cessé leurs activités à cause des problèmes sécuritaires et que deux tiers ont perdu au moins la moitié de leurs revenus. L'industrie de l'huile d'olive, qui soutient les moyens de subsistance de plus de 100 000 familles selon l'OCHA, est devenue une cible récurrente des attaques de colons. Arrachage d'oliviers, incendies de récoltes, empêchement d'accès aux parcelles lors des périodes de récolte. Les restrictions israéliennes en Zone C coûtent à l'économie palestinienne 3,4 milliards de dollars par an selon Oxfam.

C'est un cercle mécanique. Moins de revenus agricoles, moins de capacité à maintenir une présence sur les terres, plus grande vulnérabilité aux pressions des colons, départ progressif des familles. La violence directe et la pression économique se potentialisent.

Les angles morts de l'analyse

Plusieurs paramètres compliquent une lecture trop linéaire de ce rapport de force.

Premier angle mort, l'homogénéité du mouvement des colons est un mythe. La population coloniale de 770 000 personnes est hétérogène. Une part significative vit dans des colonies pour des raisons économiques, coût du logement, proximité de Jérusalem, et non par conviction idéologique. Le mouvement des "Jeunes des collines" représente l'extrémité radicale d'un spectre plus large. Réduire 770 000 personnes à une idéologie unique fausse la compréhension des leviers possibles.

Deuxième angle mort, la réaction internationale produit des effets ambivalents. En juin 2025, le Canada, le Royaume-Uni, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Norvège ont sanctionné les ministres Ben Gvir et Smotrich pour incitation aux violences. Les Pays-Bas les ont déclarés persona non grata dans l'espace Schengen en septembre 2025. En revanche, l'administration Trump avait annulé en janvier 2025 toutes les sanctions prises par l'administration Biden contre des colons individuels. Ces mouvements contradictoires réduisent la pression effective et permettent au gouvernement israélien de calibrer ses concessions diplomatiques au minimum.

Troisième angle mort, la question de la soutenabilité. Une économie palestinienne à 35 % de chômage et un taux de pauvreté qui a plus que doublé en un an n'est pas un état stable. Les dynamiques sociales qui en résultent sont imprévisibles. L'hypothèse que la pression économique conduira à un départ progressif et silencieux des populations palestiniennes est loin d'être la seule trajectoire possible.

Quatrième angle mort, le coût pour Israël lui-même. L'investissement annuel de 1,2 milliard de dollars dans les colonies ne se traduit pas uniquement en actifs fonciers. Il entretient une dépendance sécuritaire, mobilise des ressources militaires pour protéger des avant-postes dispersés et génère une pression diplomatique croissante sur les partenaires commerciaux d'Israël. La rentabilité stratégique du projet colonial mérite d'être questionnée même depuis une perspective favorable aux intérêts israéliens à long terme.

Conséquences stratégiques

Le rapport de force en Cisjordanie n'est pas un conflit en attente de résolution. C'est un processus actif de recomposition territoriale, documenté chiffre par chiffre, qui avance à un rythme soutenu depuis 2023 et que les mécanismes diplomatiques classiques n'ont pas réussi à ralentir.

Pour un décideur européen, la question n'est plus de savoir si les colonies violent le droit international. La CIJ l'a tranché en juillet 2024. La question opérationnelle est de déterminer à quel moment le commerce, l'investissement et les accords commerciaux avec Israël deviennent une participation active à un processus que les propres institutions de ces décideurs ont qualifié de crime de guerre.

Deux ressources déterminent l'issue d'un rapport de force territorial. Le temps et la démographie. En Cisjordanie, chaque trimestre qui passe consolide des faits accomplis que le droit ne suffit pas à défaire. L'espace d'une solution négociée se réduit à mesure que le terrain se recompose. La fenêtre ne se referme pas brutalement. Elle se ferme chaque jour, un peu.

Le désarmement juridique des victimes avance plus vite que le réarmement diplomatique de leurs soutiens.

Cédric Pellicer

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