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International 21 février 2026

Gaza, le bilan humain que les chiffres officiels ne parviennent plus à mesurer

Gaza, le bilan humain que les chiffres officiels ne parviennent plus à mesurer

Soixante-douze mille. C'est le nombre de morts recensés par le ministère de la Santé de Gaza au 16 février 2026. Une ligne sur un tableau Telegram, mise à jour chaque matin depuis octobre 2023. Mais cette semaine, une première étude de terrain indépendante, publiée dans The Lancet Global Health le 18 février, a confirmé ce que des épidémiologistes répétaient depuis des mois. Le chiffre réel est structurellement plus élevé. Et la machine à compter est cassée depuis longtemps.

Le problème n'est pas politique. Il est matériel. Dans un territoire où 70% des bâtiments sont endommagés ou détruits selon l'UNOSAT en avril 2025, où les hôpitaux ont été touchés à 94% selon l'OMS, où des familles entières ont disparu sans laisser de survivant pour déclarer les morts, le recensement est devenu physiquement impossible. Ce que The Lancet mesure avec rigueur, c'est l'écart entre ce qu'on sait compter et ce qui s'est réellement passé. Cet écart est de 35%.

La première enquête qui ne dépend d'aucun registre

L'étude publiée le 18 février est inédite par sa méthode. Ses auteurs, dirigés par Michael Spagat de l'université Royal Holloway de Londres, ont conduit des entretiens en face à face avec 2 000 ménages gazaouis entre le 30 décembre 2024 et le 5 janvier 2025, représentant près de 10 000 personnes. C'est la première enquête de mortalité à Gaza menée sans appui sur les registres administratifs des autorités locales.

Le résultat est sans ambiguïté. Là où le ministère de la Santé recensait 49 090 morts violentes au 5 janvier 2025, l'étude estime le nombre réel à 75 200, dans une fourchette comprise entre 63 600 et 86 800. Un écart de 34,7%. À cette date, les femmes, les enfants et les personnes âgées représentaient 56% du total, soit 42 200 personnes. Des données que l'étude décrit comme cohérentes avec les bilans démographiques du ministère, qu'elle valide au passage, contredisant les accusations répétées d'inflation des chiffres.

En parallèle, 16 300 décès non violents ont été estimés pour la même période. Des morts par maladie, par manque de soins, par malnutrition. Ils n'entrent dans aucun registre de guerre.

Au 16 février 2026, le bilan officiel du ministère de la Santé atteint 72 063 morts. L'Institut Max-Planck d'études démographiques a mis à jour ses modèles sur la même période et estime le total à environ 100 000. Aucune de ces deux estimations ne prend en compte les décès indirects futurs, que les épidémiologistes évaluent à trois à quinze fois le nombre de morts directes dans des conflits comparables. L'OCHA précise par ailleurs qu'environ 10 000 corps resteraient ensevelis sous les décombres, hors de tout décompte.

L'armée israélienne elle-même a reconnu pour la première fois le bilan global fin janvier 2026, évoquant 70 000 morts selon plusieurs médias israéliens dont Haaretz, avant que l'état-major précise que ce chiffre ne reflétait pas la position officielle. Le signal demeure.

L'infrastructure sanitaire d'un territoire de 2,1 millions d'habitants

Ce que les chiffres de mortalité directe ne montrent pas, c'est la destruction de ce qui permettait de survivre.

L'OMS a documenté pas à pas l'effondrement du système de santé de Gaza depuis octobre 2023. Trente-six hôpitaux desservaient un territoire de 365 kilomètres carrés. Quatorze fonctionnent encore, même partiellement, à l'automne 2025. Quatre-vingt-quatorze pour cent des établissements sont endommagés ou détruits. Il reste 2 000 lits d'hôpital pour 2,1 millions de personnes selon l'OMS.

Le service néonatal du complexe médical Nasser à Khan Younès, devenu le principal établissement encore partiellement opérationnel du sud, accueille 26 nouveau-nés dans un espace conçu pour 17. Certains partagent la même couveuse. Les médecins choisissent quels enfants peuvent accéder aux rares ventilateurs disponibles. Ce n'est pas une métaphore. C'est un triage médical documenté.

L'OMS recense 1 800 agents de santé tués depuis octobre 2023 et 543 travailleurs humanitaires. Quinze mille six cents patients nécessitent une évacuation médicale urgente, dont 3 800 enfants. Les évacuations se font au rythme d'une par semaine, faute de corridors et de pays d'accueil. L'OMS estime qu'au moins sept milliards de dollars seront nécessaires pour reconstruire le seul système de santé selon son rapport d'octobre 2025.

En juillet 2025, le Directeur général de l'OMS a détaillé devant la presse une situation sanitaire qui dépasse le seul fait de guerre. Entre le 27 mai et le 21 juillet 2025, les autorités sanitaires ont enregistré 1 026 personnes tuées sur des sites de distribution alimentaire alors qu'elles tentaient d'obtenir à manger. L'ONU et ses partenaires n'avaient pu livrer aucune denrée pendant près de 80 jours consécutifs entre mars et mi-mai 2025, en raison d'un blocus total des convois. La propagation des épidémies, méningite, syndrome de Guillain-Barré, diarrhées, maladies respiratoires, a été qualifiée de "hors de contrôle" par la directrice régionale de l'OMS pour la Méditerranée orientale en octobre 2025.

L'économie d'un territoire ramené à zéro

Le bilan humain ne se lit pas qu'en nombre de morts.

La CNUCED a publié en novembre 2025 une évaluation économique qui place Gaza hors de toute comparaison historique récente. Le PIB a chuté de 83% en 2024, tombant à 362 millions de dollars. Le PIB par habitant est désormais à 161 dollars, l'un des plus bas du monde. Le chômage a atteint 80%. L'inflation 238%. Les 2,3 millions d'habitants de l'enclave vivent sous le seuil de pauvreté. La luminosité nocturne, indicateur indirect d'activité économique, a chuté de 73% entre octobre 2023 et mai 2025. L'ONU estime que la crise a effacé 69 ans de développement humain.

Soixante-neuf ans. En moins de vingt-cinq mois.

La Banque mondiale, l'ONU et l'Union européenne ont conjointement évalué en octobre 2025 que la reconstruction totale de Gaza coûterait 70 milliards de dollars. La CNUCED précise que, dans le scénario le plus optimiste avec une croissance de 10% par an, Gaza ne retrouverait pas les niveaux économiques de 2006, c'est-à-dire d'avant le blocus, avant 2035. Et ce n'est pas le scénario probable. C'est le meilleur scénario disponible.

Soixante-dix pour cent des structures ont été endommagées ou détruites en avril 2025, selon l'UNOSAT, dont 88,8% des écoles, soit 501 établissements sur 564. Quatre-vingt-douze pour cent des routes principales sont détruites ou endommagées. Les infrastructures d'eau, d'électricité, de télécommunication et d'agriculture ont été atteintes. L'UNOSAT a identifié entre juillet et septembre 2025 une augmentation de 36% du nombre de structures définitivement détruites par rapport à l'évaluation précédente.

Le problème du comptage comme enjeu politique

La bataille autour des chiffres n'est pas anecdotique. Elle est instrumentalisée.

Depuis les premières semaines du conflit, les autorités américaines et israéliennes ont systématiquement contesté les données du ministère de la Santé de Gaza, contrôlé par le Hamas. En juin 2024, un groupe bipartisan de parlementaires américains a contribué à l'adoption d'un amendement interdisant de citer ces données dans les rapports officiels. En décembre 2024, plusieurs responsables ont comparé les statistiques du ministère à celles de régimes totalitaires historiques.

Pourtant, The Lancet, l'OMS, l'OCHA et les Nations unies se sont appuyés sur ces mêmes chiffres de façon constante. L'étude de Spagat, publiée le 18 février 2026, confirme que les chiffres du ministère constituent un plancher fiable plutôt qu'un plafond gonflé. L'ironie de la situation est que l'étude indépendante, conçue précisément pour ne pas dépendre des registres administratifs du Hamas, aboutit à des chiffres encore supérieurs.

La convergence de trois méthodes distinctes, le décompte administratif du ministère, la modélisation démographique de l'Institut Max-Planck, et l'enquête de terrain du Lancet, vers des fourchettes comparables, renforce la fiabilité de l'ensemble.

Angles morts, limites et ce que les données ne disent pas

L'étude de terrain du Lancet s'arrête au 5 janvier 2025. Elle a été menée avant la déclaration officielle d'un état de famine à Gaza. Elle ne couvre donc pas les mois de mai à juillet 2025, pendant lesquels le blocus a été total. Elle n'intègre pas les décès survenant dans les zones devenues militarisées par Israël, qui représentaient 30% du territoire en avril 2025 et près de 50% en mai.

Les estimations de mortalité indirecte restent une inconnue majeure. Dans des conflits comparables, Iraq, Kosovo, Syrie, le rapport entre morts directes et morts indirectes varie de 1 pour 3 à 1 pour 15. Appliqué à Gaza, le bas de cette fourchette donne un total de décès qui dépasse largement les chiffres officiels disponibles. Le Lancet avait déjà publié en juillet 2024 une correspondance estimant jusqu'à 186 000 décès imputables au conflit en appliquant un ratio de 4 morts indirectes pour 1 mort directe, à partir du bilan de 37 000 disponible à cette date.

Ce que la crise de comptage révèle, plus qu'un problème statistique, c'est l'effondrement des structures qui permettent de documenter. Deux mille cent quatre-vingts familles gazaouies ont été intégralement supprimées des registres civils en septembre 2025, sans aucun survivant pour déclarer les morts. C'est un fait matériel qui limite structurellement toute estimation par le bas.

La capacité de reconstruction comme horizon temporel

Le rapport de force final est celui-là. Combien de temps faut-il pour reconstruire ce qui a été détruit ?

La CNUCED répond que, dans le scénario de croissance médian de 0,4% par an, Gaza retrouverait ses niveaux économiques de 2022 en 2092. Pas une erreur de frappe. Soixante-six ans pour un retour à la situation de l'année précédant le conflit.

La Banque mondiale et l'ONU évaluent la reconstruction à 70 milliards de dollars. Le plan présenté par Jared Kushner en janvier 2026 prévoyait 25 milliards, financés principalement par le secteur privé et les États du Golfe. L'écart de 45 milliards, soit 64% des coûts réels, reste non financé. La conférence de reconstruction est en préparation, sans date fixée à ce jour.

Pendant ce temps, l'OMS déclare que le système de santé est "brisé" et qu'elle restera présente "tant que le conflit durera et après". Dix-sept pays de la région européenne ont accueilli des patients évacués. L'objectif d'évacuation concerne 15 600 patients. Le rythme actuel permet une évacuation par semaine.

Ce ne sont pas des indicateurs d'une sortie de crise. Ce sont des indicateurs d'une inertie structurelle dont les conséquences humaines continueront de s'accumuler bien après la fin des hostilités, quand elles surviendront.

Le bilan humain de Gaza ne se lit pas uniquement dans le présent. Il se lit aussi dans l'horizon temporel qu'il faudra pour le mesurer complètement. Michael Spagat, l'auteur principal de l'étude du Lancet, a dit à The Guardian le 20 février 2026 qu'il faudrait très longtemps avant d'avoir un décompte complet des morts à Gaza. Peut-être, a-t-il ajouté, nous n'y parviendrons jamais.

Ce n'est pas une limite académique. C'est la conséquence directe d'une destruction à une échelle que les outils de mesure disponibles n'ont pas été conçus pour enregistrer.

Cédric Pellicer

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