La LPM actualisée prévoit 8,5 milliards d'euros pour la production de munitions d'ici 2030. Les Forges de Tarbes sont présentées par leur propriétaire comme "la seule forge capable d'assurer la production de corps creux de grandes dimensions en France." Ce propriétaire a enregistré 27 millions d'euros de pertes nettes pour 33 millions de chiffre d'affaires au premier semestre 2025. Ces trois données coexistent le 10 avril 2026, jour où Europlasma annonce vouloir vendre son pôle défense.
Le communiqué d'Europlasma est sobre. Le groupe industriel landais coté sur Euronext Growth annonce "avoir conclu un accord d'exclusivité en vue de la cession de ses activités liées à la Défense pour un montant de 150 millions d'euros." L'acheteur est un "investisseur français" dont l'identité n'est pas dévoilée. La période d'exclusivité court jusqu'au 25 mai 2026, prolongeable d'un mois. Le closing est prévu au plus tard le 15 octobre 2026.
Ce dossier analyse ce que cette cession révèle sur l'état réel de la chaîne industrielle française de production de munitions, sur la mécanique qui a conduit un repreneur financièrement fragile à détenir des actifs stratégiques de la BITD, et sur ce que l'issue de cette transaction implique pour la cadence française d'obus de 155mm.
Le pôle défense d'Europlasma, ce qui se vend et ce que ça vaut
Europlasma n'est pas un industriel de défense au sens classique. C'est un groupe fondé dans les Landes, initialement spécialisé dans la dépollution et la décarbonation, qui s'est repositionné ces dernières années comme repreneur de sites industriels en difficulté. Son modèle documenté. Acquérir des entreprises menacées de liquidation judiciaire pour des montants modestes, en promettant un pivot vers la défense, et les refinancer via des obligations convertibles en actions à effet dilutif sur les actionnaires existants.
Le pôle défense mis en vente regroupe les activités de développement, de production et de commercialisation de corps creux d'obus de moyen et gros calibres. Les deux sites principaux identifiés sont les Forges de Tarbes (Hautes-Pyrénées) et la Fonderie de Bretagne (Caudan, Morbihan). Le montant de 150 millions d'euros représente la valorisation affichée par Europlasma. Elle sera soumise à audit comptable, financier, juridique et fiscal par l'acheteur potentiel. Le résultat satisfaisant de cet audit est une condition suspensive de la transaction.
La situation financière du vendeur éclaire le contexte. Au premier semestre 2025, Europlasma a publié 27 millions d'euros de pertes nettes pour un peu moins de 33 millions de chiffre d'affaires, et un EBITDA négatif à près de 11 millions d'euros. La trésorerie des Forges de Tarbes affichait -3 millions d'euros en 2024 selon les syndicats. Europlasma n'a pas encore publié ses résultats annuels 2025, plus de trois mois après la clôture de l'exercice. La commission d'enquête parlementaire sur la "prédation des capacités productives par les fonds spéculatifs" a auditionné les dirigeants d'Europlasma. Pour le syndicat CGT des Forges de Tarbes, la cession est un soulagement. "Europlasma vend parce qu'il arrive au bout de sa logique."
Les Forges de Tarbes, la seule forge française de corps creux de grande dimension
Les Forges de Tarbes sont l'actif stratégique central de la transaction. Elles constituent, selon Europlasma lui-même, le seul site français capable de produire des corps creux d'obus de grandes dimensions, ce qui inclut les obus de 155mm standard OTAN, le calibre principal de l'artillerie française et alliée utilisé en Ukraine.
Le client principal des Forges de Tarbes est KNDS, groupe franco-allemand de défense né du rapprochement en 2015 de Nexter (France) et Krauss-Maffei Wegmann (Allemagne). KNDS produit notamment le canon Caesar, système d'artillerie autopropulsé dont la France a accéléré les livraisons depuis 2022. Fin 2025, KNDS a signé avec Europlasma un contrat de trois ans reconductible pour la fourniture de 60 000 à 150 000 corps creux d'obus de 155mm sur la période 2026-2028. Ce passage d'une commande annuelle à un contrat pluriannuel permet aux Forges de Tarbes une "montée en puissance capacitaire" selon le communiqué commun.
La réalité de production est en deçà des objectifs. Sur l'année 2025, les Forges de Tarbes ont produit environ 70 000 corps d'obus au lieu des 150 000 prévus. La production a été à l'arrêt en début d'année 2026, les contrats intérimaires suspendus. La Direction générale de l'armement a pourtant consenti 7,1 millions d'euros au total à Europlasma pour la montée en cadence des Forges de Tarbes, avec pour objectif documenté la production de 160 000 corps d'obus par an. Cet investissement public dans un site détenu par un groupe privé coté en bourse avec un EBITDA négatif constitue l'une des anomalies que la commission d'enquête parlementaire a documentées.
La Fonderie de Bretagne, un an de promesses sans production
La Fonderie de Bretagne à Caudan, dans le Morbihan, est le deuxième site du pôle défense. Son histoire avec Europlasma est plus courte et plus troublée.
Le tribunal de commerce de Rennes a validé la reprise par Europlasma le 25 avril 2025, sauvant 266 salariés sur 295 d'une liquidation judiciaire. Renault, ancien propriétaire et principal client pour les pièces automobiles en fonte, avait refusé de s'engager sur des commandes suffisantes pour garantir la viabilité du site. Europlasma s'était alors présenté avec un business plan articulé autour d'un pivot défense ambitieux. Produire 250 000 corps creux d'obus dès 2025, avec 53% du chiffre d'affaires issus de la défense en fin d'année. L'investissement promis sur trois ans était de 15 millions d'euros.
La réalité documentée par l'Usine Nouvelle et France 3 Bretagne est radicalement différente. Fin 2025, la CGT évoquait "trois semaines d'activité en l'espace de quatre mois." Aucune commande ferme de munitions n'avait été formalisée depuis la reprise. En janvier 2026, 3 millions d'euros manquaient encore sur l'enveloppe de 7 millions promis pour 2025. Ce sont les salariés eux-mêmes qui ont conçu, pendant l'été 2025, trois prototypes d'obus en interne, sans aide ni aiguillage d'Europlasma selon leurs témoignages. Un incendie d'un four le 20 janvier 2026 a encore retardé la reprise de production. Le directeur du site, qui avait accompagné les salariés pendant les mois difficiles, avait été remercié par Europlasma en octobre 2025 pour "perte de confiance."
La cession du pôle défense intervient moins d'un an après la reprise. Pour les 260 salariés de la Fonderie de Bretagne, c'est un nouveau changement de propriétaire en perspective, sans que la production d'obus promise n'ait encore réellement démarré. Le député écologiste de Lorient Damien Girard a demandé à rencontrer la ministre des Armées Catherine Vautrin pour évoquer l'hypothèse d'un "passage sous maîtrise d'État provisoire" de la Fonderie.
KNDS et la DGA, les acteurs qui attendent l'issue
L'identité de l'acheteur n'est pas dévoilée. Notons que c'est précisément cette opacité qui rend la transaction stratégiquement intéressante à analyser. Plusieurs éléments permettent de circonscrire qui peut prétendre à cette acquisition dans le contexte actuel.
KNDS est le client principal des Forges de Tarbes et a un intérêt direct à sécuriser son approvisionnement en corps creux d'obus. L'acquisition du fournisseur par le client permettrait à KNDS de verticaliser sa chaîne de production de munitions, ce que le contexte de la LPM actualisée et de la guerre en Ukraine rend économiquement rationnel. L'État français (via la DGA ou un véhicule public) est également une option cohérente avec la demande parlementaire de "maîtrise d'État provisoire." Un fonds souverain ou industriel de défense français reste possible. Ce que toutes ces pistes ont en commun. L'investisseur ne peut être que quelqu'un qui a un intérêt direct à sécuriser la production de munitions 155mm en France, pas un financier opportuniste.
La DGA a engagé 7,1 millions d'euros sous Europlasma pour la montée en cadence. Elle devra décider, dans le cadre des audits de la transaction, si les engagements de production sont maintenus sous le nouvel acquéreur et sous quelles conditions. Le contrat KNDS sur 2026-2028 constitue la garantie de chiffre d'affaires minimale qui rend l'actif valorisable à 150 millions d'euros, mais uniquement si la production effective est au rendez-vous, ce qu'elle n'a pas été en 2025.
Ce que le dossier ne dit pas encore
D'ailleurs, les fragilités documentées dans ce dossier ne sont pas des surprises. Elles étaient prévisibles dès la reprise de 2025. Cinq angles avant toute conclusion.
Premier angle. Le biais de linéarité. La période d'exclusivité court jusqu'au 25 mai 2026. Le closing est prévu au 15 octobre 2026. Ces délais supposent que les audits ne révèlent pas de défauts rédhibitoires dans les actifs. La situation de la Fonderie de Bretagne (production quasi nulle, engagements financiers non tenus, outil industriel à reconfigurer) constitue un risque documenté pour la valorisation de 150 millions d'euros. L'écart entre la valorisation affichée et la valorisation issue des audits reste inconnu.
Deuxième angle. La cohésion des engagements sociaux. Le plan de cession exige l'obtention des "autorisations administratives et judiciaires requises." Pour la Fonderie de Bretagne, reprise sous contrôle du tribunal de commerce de Rennes, tout changement de propriétaire devra être soumis à ce tribunal. Les engagements sociaux pris par Europlasma lors de la reprise de 2025 (maintien des 266 emplois, investissement de 15 millions sur trois ans) devront être repris et précisés par le nouvel acquéreur sous le contrôle des instances judiciaires.
Troisième angle. Les limites de la valorisation à 150 millions d'euros. Ce montant est celui annoncé par Europlasma, pas celui validé par un tiers indépendant. Les Forges de Tarbes représentent l'essentiel de la valeur. Capacité de forge établie, contrat KNDS en vigueur, position de monopole sur les corps creux de grande dimension en France. La Fonderie de Bretagne est un site dont le business plan défense n'a pas démarré et dont les équipements nécessitent des investissements supplémentaires pour la production en série d'obus.
Quatrième angle. La dépendance à un contrat unique. L'ensemble de la valorisation du pôle défense repose sur la relation commerciale avec KNDS. Un seul client principal, un seul produit principal (corps creux 155mm), un contrat de trois ans reconductible. Si KNDS venait à modifier ses approvisionnements (en intégrant une production propre ou en se tournant vers un fournisseur étranger), la valeur des actifs s'effondrerait. Cette concentration du risque est structurelle et documentée.
Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible. KNDS acquiert directement les Forges de Tarbes, intégre la production de corps creux dans sa chaîne verticale, et laisse la Fonderie de Bretagne sous contrôle public provisoire le temps que sa reconversion défense soit stabilisée. Ce scénario résoudrait simultanément l'enjeu de souveraineté industrielle sur les munitions, l'enjeu social à Caudan, et l'enjeu commercial de KNDS sur sa supply chain. Il n'est pas confirmé mais correspond à la logique des acteurs en présence.
Ce que cette cession dit sur le modèle industriel français de la munition
Ce dossier a décrit la mécanique d'une cession. Ironiquement, cette cession est peut-être la meilleure nouvelle que la BITD française ait reçue sur ce dossier depuis deux ans. Ses acteurs, ses délais, ses actifs et leurs fragilités documentées. La vraie question est différente.
Comment la France s'est-elle retrouvée en 2026 dans une situation où la seule forge capable de produire des corps creux de grande dimension pour ses munitions 155mm est détenue par un groupe coté en bourse avec un EBITDA négatif, dont la trésorerie de ce site spécifique était négative à -3 millions d'euros, et dont le PDG vient d'être auditionné par une commission parlementaire sur la prédation industrielle ?
La réponse n'est pas dans cette transaction. Elle est dans la décennie qui l'a précédée. Les choix de désinvestissement, les reprises opportunistes facilitées par des tribunaux de commerce sous pression sociale, et l'absence d'un opérateur industriel souverain structuré sur la chaîne des corps creux. La LPM actualisée à 8,5 milliards sur les munitions peut financer la montée en cadence. Elle ne résout pas structurellement la question du propriétaire.
Pour un décideur public, l'horizon opérationnel est celui du 15 octobre 2026. C'est la date du closing prévu. Ce jour-là, on saura si la chaîne industrielle française des corps creux d'obus 155mm est entre les mains d'un acteur capable de tenir les engagements que son prédécesseur n'a pas tenus.
Cédric Pellicer