Trente milliards de dollars levés en février 2026. Valorisation multipliée par deux en cinq mois. Anthropic vient de boucler le deuxième plus gros tour de table privé de l'histoire technologique, juste derrière les 40 milliards levés par OpenAI en 2025. Cette escalade financière ne relève pas de la spéculation. Elle traduit une course matérielle pour contrôler les infrastructures de calcul qui détermineront l'ordre technologique des vingt prochaines années. La question n'est plus de savoir si les modèles de langage transformeront l'économie mondiale. La question est de savoir qui possèdera les datacenters, les puces et l'énergie nécessaires pour les faire tourner.
GIC, Coatue et les géants technologiques financent la montée en puissance
Le tour de table mené par le fonds souverain singapourien GIC et le fonds spéculatif Coatue Management place Anthropic à 380 milliards de dollars de valorisation post-money. Microsoft, Nvidia, BlackRock, Goldman Sachs et JPMorgan Chase participent tous à l'opération selon Investing.com publié le 12 février 2026. Cette convergence d'investisseurs industriels, de fonds souverains et de capital-risque signale un changement de perception. Les modèles de langage ne sont plus traités comme des laboratoires expérimentaux. Ils deviennent des infrastructures critiques comparables au cloud ou aux semi-conducteurs.
Le chiffre d'affaires annualisé d'Anthropic atteint 14 milliards de dollars début 2026 selon La Presse. Claude Code, l'outil d'assistance au développement lancé en mai 2025, génère à lui seul 2,5 milliards de revenus annualisés. Ces revenus ont plus que doublé depuis janvier 2026. Quatre-vingts pour cent du chiffre d'affaires provient du segment entreprise. Plus de 500 organisations dépensent plus d'un million de dollars par an pour les outils d'Anthropic selon FrenchWeb de février 2026. Les abonnements professionnels ont quadruplé depuis le début de l'année.
OpenAI prépare 100 milliards, la bataille s'intensifie
La valorisation d'Anthropic reste inférieure à celle d'OpenAI. Le créateur de ChatGPT prépare une levée de fonds pouvant atteindre 100 milliards de dollars à une valorisation de 830 milliards selon le Wall Street Journal de décembre 2025. OpenAI a déjà levé 40 milliards en 2025, devenant ainsi la startup la plus valorisée au monde. L'entreprise de Sam Altman a également sécurisé plus de 1 400 milliards de dollars d'engagements à long terme pour construire des infrastructures avec Nvidia, Broadcom, Oracle, Microsoft, Google et Amazon selon CNBC de novembre 2025.
Cette course crée une pression financière inédite. OpenAI perd de l'argent rien qu'en faisant tourner ses modèles. Les coûts d'inférence ont dépassé le chiffre d'affaires au premier semestre 2025 selon Journal du Net de janvier 2026. L'entreprise prévoit de brûler 17 milliards de dollars de trésorerie en 2026, soit presque le double des 9 milliards perdus en 2025. La rentabilité n'est pas attendue avant 2029. Les investisseurs continuent pourtant de financer cette trajectoire. Pourquoi ? Parce que la bataille porte sur le contrôle des modèles fondamentaux, pas sur la rentabilité à court terme.
50 milliards pour des datacenters, la matérialité reprend ses droits
Anthropic a annoncé en novembre 2025 un plan d'investissement de 50 milliards de dollars pour construire des datacenters aux États-Unis selon TechCrunch. Les premiers sites se trouvent au Texas et à New York. La construction génère 2 400 emplois temporaires et 800 emplois permanents. Les installations arrivent en ligne tout au long de 2026. Le partenaire choisi s'appelle Fluidstack, une entreprise spécialisée dans le déploiement rapide de gigawatts de puissance électrique.
D'ailleurs, Anthropic s'est engagé à payer 100 % des coûts de mise à niveau du réseau électrique nécessaires pour connecter ses datacenters selon Reuters de février 2026. L'entreprise couvre les transformateurs, les lignes haute tension, les postes électriques. Elle s'engage également à financer de nouvelles sources de production d'énergie pour correspondre à ses besoins. Cette promesse intervient dans un contexte de tensions locales. Les datacenters IA consomment des dizaines de gigawatts. Les communautés locales craignent des hausses de tarifs résidentiels. Anthropic tente de fluidifier le déploiement en internalisant les coûts au lieu de les mutualiser.
Le secteur IA américain nécessitera au moins 50 gigawatts dans les années à venir selon Tom's Hardware de février 2026. À titre de comparaison, 10 gigawatts correspondent à la puissance installée d'environ 10 réacteurs nucléaires standards. Les prix de l'électricité en gros ont augmenté de 267 % en cinq ans dans certaines zones comme la Virginie du Nord et le Texas. La matérialité reprend ses droits. Posséder des modèles avancés ne suffit plus. Il faut posséder l'énergie, les puces et les bâtiments pour les faire tourner.
Dépendance aux hyperscalers et course aux puces propriétaires
Anthropic entretient déjà des partenariats cloud massifs avec Google et Amazon. Ces deux géants ont investi respectivement 2,3 milliards et 4 milliards de dollars dans l'entreprise. AWS envisage d'injecter 1 milliard supplémentaire en échange de l'utilisation des puces Trainium d'Amazon selon DCD de novembre 2024. Cette stratégie illustre une réalité. Les entreprises qui possèdent leurs propres puces contrôlent leur destin. Celles qui dépendent de Nvidia subissent les priorités d'un tiers et les goulets d'étranglement de production.
Amazon a annoncé début février 2026 un budget de 200 milliards de dollars pour ses infrastructures cloud et IA, soit 52 % de plus qu'en 2025. Les processeurs Trainium et Graviton génèrent 10 milliards de revenus annuels. Le projet Rainier déploie 400 000 puces pour Anthropic. Les quatre hyperscalers, Amazon, Microsoft, Google et Meta, dépasseront 500 milliards d'investissements cumulés en 2026. Cette course redessine le contrôle mondial des infrastructures de calcul pour les deux prochaines décennies. Les acteurs qui ne peuvent pas suivre ce rythme d'investissement perdront leur autonomie stratégique.
Les limites de l'équation financière
Une valorisation de 380 milliards pré-money pose une question comptable. Anthropic affiche un chiffre d'affaires de 14 milliards. Cela représente un multiple de 27 fois les revenus. Dans le logiciel SaaS, les multiples oscillent entre 5 et 15 fois selon la croissance. Mais Anthropic n'est pas un pur SaaS. L'entreprise supporte des coûts d'infrastructure lourds. Les datacenters consomment de l'énergie, nécessitent des puces rares, demandent du refroidissement. La marge brute réelle n'est pas publique selon FrenchWeb. Si elle approche 70 %, le multiple trouve une cohérence. Si elle descend vers 30 ou 40 %, l'équation devient plus fragile.
Le marché privé intègre déjà une partie de la promesse future. L'introduction en bourse prévue en 2026 obligera Anthropic à révéler ses marges, son capex, ses flux de trésorerie. Les marchés publics valorisent la croissance, mais sanctionnent rapidement l'incertitude sur la rentabilité. OpenAI prépare également son IPO à une valorisation potentielle de 1 000 milliards de dollars selon Reuters. Cette transparence forcée va tester la solidité des modèles économiques. Si les coûts d'inférence restent supérieurs aux revenus, les investisseurs publics exigeront des hausses de prix ou des gains d'efficacité rapides.
La souveraineté technologique se joue maintenant
Anthropic et OpenAI se positionnent tous deux comme des acteurs américains. Leurs datacenters se construisent aux États-Unis. Leurs investisseurs incluent des fonds souverains alliés comme GIC de Singapour. Cette géographie n'est pas anodine. L'administration Trump a fait de la souveraineté IA une priorité nationale. Le plan d'action IA annoncé en février 2026 vise à maintenir le leadership américain. Construire des infrastructures domestiques sert cette ambition géopolitique.
L'Europe reste spectatrice. Mistral AI a levé 600 millions d'euros en 2025 à une valorisation de 5,8 milliards d'euros. L'écart donne le vertige. Les acteurs européens manquent de capitaux pour suivre le rythme d'investissement américain. La France a annoncé un projet de datacenter IA de 1 gigawatt avec Fluidstack représentant 11 milliards d'euros. Cette échelle reste dix fois inférieure aux projets d'Anthropic et OpenAI. La Chine développe ses propres modèles comme DeepSeek qui affiche des performances compétitives avec des budgets de développement beaucoup plus bas. La bataille technologique se joue sur trois continents. Chaque milliard investi aujourd'hui définit les dépendances de demain.
La course aux infrastructures IA ne laisse aucune place à l'hésitation. Les entreprises qui possèdent les datacenters, les puces propriétaires et les sources d'énergie contrôleront les modèles de langage. Celles qui dépendent de tiers subiront leurs priorités. La fenêtre de souveraineté se referme. Dans cinq ans, les positions seront verrouillées. Les 30 milliards levés par Anthropic ne sont pas un pari sur une technologie. C'est un investissement pour contrôler le territoire matériel de l'intelligence artificielle.
"Les infrastructures ne sont pas des accessoires. Elles sont le champ de bataille. Celui qui possède les datacenters et l'énergie dicte les règles du calcul mondial pour les décennies à venir."
Cédric Pellicer