Aller au contenu principal
Accueil Économie Chine et industrie européenne, le déficit
Économie 29 avril 2026

Chine et industrie européenne, le déficit qui révèle une dépendance structurelle

Chine et industrie européenne, le déficit qui révèle une dépendance structurelle

359,8 milliards d'euros de déficit commercial avec la Chine en 2025, selon Eurostat en avril 2026. 98 % des aimants permanents en terres rares importés viennent toujours de Chine. Et 25 % des demandes de licences d'exportation chinoises sont approuvées depuis avril 2025, selon l'association européenne des équipementiers automobiles CLEPA. Ces trois chiffres décrivent la même année. Aucun ne peut être lu seul. La dépendance européenne envers la Chine n'est plus un risque, c'est un état stationnaire que Bruxelles tente de qualifier sans le résoudre.

Anatomie d'un déficit qui ne se résorbe plus

Le chiffre brut donne le décor. L'Union européenne a importé 559,4 milliards d'euros de marchandises chinoises en 2025, exporté 199,6 milliards, soit un déficit de 359,8 milliards d'euros, selon Eurostat dans sa publication d'avril 2026. C'est 18 % de plus qu'en 2024. Le record précédent de 397,3 milliards d'euros datait de 2022, en pleine sortie de pandémie. Il n'y a plus de retour à la normale.

La structure des flux est plus parlante que le solde. Les machines électriques, l'audiovisuel et leurs composants représentent 164,9 milliards d'euros d'importations à eux seuls, soit 29,5 % du total entrant. Les machines mécaniques pèsent 106,5 milliards, les produits chimiques organiques 34,1 milliards, les véhicules 29,9 milliards. Ces quatre catégories, prises ensemble, dépassent le PIB annuel de la Belgique. Elles constituent la base matérielle de la transition énergétique européenne, et de la production automobile, et des infrastructures numériques.

Du côté allemand, le diagnostic se durcit. Le déficit commercial de l'Allemagne avec la Chine a atteint 90 milliards d'euros en 2025, soit le quadruple de son niveau de 2020, selon les données rappelées dans la presse spécialisée européenne. Le modèle exportateur allemand ne compense plus rien. L'Espagne, présentée par son Premier ministre comme un pont entre l'UE et Pékin, a vu son propre déficit gonfler à 42 milliards d'euros, c'est-à-dire 74 % de l'ensemble de son déficit commercial mondial. Le pont est à sens unique.

Guerre des flux, le levier des terres rares

L'arme matérielle est précise. La Chine assure 69 % de l'extraction minière mondiale de terres rares en 2023 selon les données reprises par le Portail de l'IE en février 2026, mais surtout 85 % des terres rares légères purifiées et 100 % des terres rares lourdes utilisées dans le monde. Pour l'industrie européenne, cela se traduit par une dépendance de plus de 90 % aux aimants chinois, avec un pic à 98 % pour les aimants permanents utilisés dans les moteurs de voitures électriques, les éoliennes et les systèmes d'armes, selon les chiffres publiés par Eurostat et repris par Courthouse News en avril 2026.

Le 9 octobre 2025, Pékin a basculé. Toute exportation contenant plus de 0,1 % de terres rares chinoises requiert désormais une licence du ministère chinois du Commerce, avec application extraterritoriale entre pays tiers et refus de principe pour tout usage militaire. La conséquence a été immédiate. La CLEPA a chiffré le taux d'approbation des demandes de licences à moins de 25 %, déclenchant des fermetures temporaires de chaînes de production chez les équipementiers de Volkswagen, Mercedes-Benz et BMW. Volkswagen a notifié à ses salariés en octobre 2025 qu'un arrêt de production était imminent.

Notons que la Chine n'a pas inventé l'extraterritorialité. Elle l'a copiée sur la Foreign Direct Product Rule américaine. La symétrie est nouvelle.

Une trêve a été signée fin octobre 2025 entre Donald Trump et Xi Jinping à Busan. Pékin a suspendu pour un an certaines des restrictions d'octobre, et la Maison Blanche a parlé de fin effective des contrôles. La réalité du terrain est différente. La Chine n'a pas démantelé le régime de licences instauré en avril 2025. Le commissaire européen au Commerce Maros Sefcovic a indiqué sur Bloomberg fin 2025 que l'UE n'avait reçu aucune confirmation officielle de licences accordées à des entreprises européennes. La trêve expire en octobre 2026.

Le précédent Nexperia, ou comment la dépendance se vérifie sous pression

L'épisode Nexperia est la radiographie la plus précise du rapport de force actuel. Nexperia, entreprise néerlandaise rachetée en 2018 par le groupe chinois Wingtech, fabrique environ 5 % du marché mondial des semi-conducteurs discrets pour automobile, mais une part bien plus élevée en volume. 80 % de sa capacité d'assemblage finale est localisée en Chine continentale, dont 70 % à Dongguan, selon les données rapportées par S&P Global en octobre 2025. 60 % de son chiffre d'affaires d'environ 2 milliards de dollars provient des constructeurs automobiles, dont Volkswagen, Toyota, BMW et Mercedes-Benz.

Le 12 octobre 2025, le gouvernement néerlandais a invoqué la loi de disponibilité des biens (Wet beschikbaarheid goederen) pour reprendre temporairement le contrôle de Nexperia. Cette mesure exceptionnelle d'urgence économique a une portée précisément délimitée et ne constitue pas un précédent juridique général. Elle interdit pour un an la délocalisation d'éléments de l'entreprise sans autorisation de l'État. Le 4 octobre, Pékin avait déjà publié son contre-feu, une interdiction d'exporter des composants finis fabriqués par Nexperia Chine vers le reste du monde. Les chaînes d'approvisionnement automobile européennes, japonaises et américaines ont senti la pression en quelques jours.

Cette séquence de quatre semaines a démontré ce que l'Europe préférait ignorer. Une vis non programmable, une diode discrète, une fonction logique standard, ces composants commodités, présentés comme remplaçables, exigent en pratique 12 à 18 mois de requalification ECU et de tests de sécurité avant substitution. Le temps industriel ne s'aligne pas sur le temps diplomatique.

RESourceEU, la réponse politique mesurée à l'aune du temps industriel

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé le 25 octobre 2025 le plan RESourceEU. Il combine création début 2026 d'un Centre européen des matières premières critiques calqué sur l'organisation japonaise JOGMEC, achats groupés et stockage stratégique pour le compte des Vingt-Sept, restrictions à l'exportation des déchets d'aimants permanents et d'aluminium au printemps 2026, accélération de quinze partenariats stratégiques signés avec l'Australie, le Canada, le Chili, le Groenland, l'Ukraine, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et l'Afrique du Sud.

Le plan vise à rendre opérationnels en 2029 des projets d'extraction, raffinage et recyclage. À ce stade, moins de 1 % des terres rares sont recyclées en Europe, selon les chiffres cités par la Commission. La filière française Carester prévoit de raffiner 5 000 tonnes de concentrés miniers et de recycler 2 000 tonnes d'aimants par an à partir de fin 2026 dans son site des Pyrénées-Atlantiques. À comparer aux dizaines de milliers de tonnes consommées annuellement par l'industrie européenne, l'écart de calibre est honnête.

Le commissaire Stéphane Séjourné a qualifié de racket les exigences chinoises de transmission de secrets industriels lors des demandes de licences, devant le Parlement européen le 25 novembre 2025. Le mot tranche. Mais la Commission n'a pas activé l'instrument anti-coercition (ACI) adopté en 2023, jamais utilisé à ce jour. Une majorité qualifiée des États membres serait requise. Les vingt-sept divergent.

Angles morts

Biais de linéarité. L'Europe diversifie. Les dépendances ne se réduisent pas pour autant. Le Rhodium Group documente que la part chinoise dans les batteries importées a augmenté plus vite en Europe qu'aux États-Unis ou au Japon entre 2017 et 2023. La Pologne, la Hongrie et la Tchéquie sont passées de 7 % à 35 % des importations européennes de batteries, mais les usines locales sont souvent capitalisées par CATL, BYD ou Envision. Le friendshoring européen est, en partie, un greffon chinois sur sol européen.

Cohésion du bloc. L'Allemagne, la France, les Pays-Bas et le Danemark poussent au durcissement. La Hongrie et la Slovaquie freinent. L'Espagne tente de jouer le pont. Le Conseil européen des relations extérieures (ECFR) documentait en février 2026 cinq postures nationales divergentes sur la question chinoise, sur ses cinq pays étudiés. L'unité affichée à Bruxelles n'existe pas dans les capitales.

Points de contestation factuels. Le Kiel Institute, par la voix de Rolf Langhammer, attribue le creusement du déficit moins à un dumping chinois qu'à la perte de compétitivité des exportations européennes. Les coûts énergétiques européens, doublés depuis 2022, expliquent une partie significative des marges chinoises. La Banque centrale européenne a publié en juillet 2025 une analyse soulignant que la faiblesse de la demande intérieure chinoise, davantage qu'une stratégie offensive, pousse l'excédent industriel chinois vers l'export.

Limites méthodologiques. Les chiffres du déficit en valeur sous-estiment la dépendance physique. Une voiture électrique européenne assemblée en Allemagne contient des terres rares chinoises, des cellules de batterie chinoises, des semi-conducteurs assemblés en Chine. Le pays d'origine commercial n'est pas le pays d'origine matériel.

Scénario alternatif. Si la trêve sino-américaine d'octobre 2026 se prolonge et que la production chinoise de terres rares retrouve son régime d'avant restriction, l'urgence politique européenne pourrait s'évaporer avant que RESourceEU produise ses premiers effets en 2029. Bruxelles aurait alors construit un centre d'achat pour une crise déjà refroidie. La fenêtre de souveraineté ne se rouvre pas si elle se referme avant l'échéance industrielle.

Conséquences stratégiques

Le rapport de force est asymétrique dans le temps autant que dans la matière. La Chine peut moduler le robinet des licences en quelques jours. L'Europe doit laisser passer quatre à cinq ans pour bâtir une filière de raffinage. L'écart entre le temps de la décision politique chinoise et le temps de la maturation industrielle européenne est le levier réel. Tant qu'il n'est pas comblé, chaque accord commercial conclu par Bruxelles avec un pays tiers reste, mécaniquement, une option à durée d'exécution longue. Le seuil critique est en 2029. Tant que rien ne fonctionne avant, la dépendance reste l'état du système.

305,8 milliards d'euros en 2024. 359,8 milliards d'euros en 2025. 2029 l'horizon RESourceEU.

Cédric Pellicer

Partager LinkedIn X
1,1M lectures / mois · 13K abonnés · Aucune publicité

Vous choisissez une analyse sérieuse plutôt que du bruit médiatique. Ce média existe grâce à vous. Aidez-le à continuer.

Soutenir le média
Rejoignez les lecteurs qui font exister ce média.
Paiement 100% sécurisé via Stripe