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Technologies 19 avril 2026

C12 et ses nanotubes de carbone, la voie française vers le quantique

C12 et ses nanotubes de carbone, la voie française vers le quantique

IBM a des milliers de qubits physiques et une consommation cryogénique de plusieurs kilowatts par système. C12, startup parisienne de 50 personnes, promet 100 000 qubits physiques en 2033 avec moins d'un watt par qubit dans un seul cryostat. Ces deux données coexistent dans la même course technologique. Personne ne sait encore lequel de ces deux paris gagne.

Le 17 avril 2026, C12 a publié sa feuille de route technologique vers un ordinateur quantique tolérant aux pannes à l'échelle industrielle. Quatre générations de systèmes, de 2027 à 2033, avec une livraison sur site promise dans les 12 mois suivant chaque démonstration. Pierre Desjardins, cofondateur et CEO, a résumé l'enjeu. "Notre objectif n'est pas simplement de construire plus de qubits. Le vrai défi est de construire des ordinateurs quantiques capables de monter en puissance de façon fiable."

Ce dossier analyse ce que les nanotubes de carbone apportent que les autres architectures n'ont pas, pourquoi la France a structuré sa stratégie autour de cinq approches parallèles, et ce que la feuille de route de C12 peut tenir ou non.

Les nanotubes de carbone-12, ce que cette architecture résout

L'informatique quantique butte sur un problème fondamental depuis trente ans. Les qubits (les unités de calcul quantique) sont des systèmes physiques si fragiles que leur interaction avec l'environnement détruit l'information qu'ils portent. Plus les qubits se dégradent vite, plus il faut de qubits physiques redondants pour produire un seul "qubit logique" fiable. La course aux qubits n'est pas une course au nombre brut. C'est une course au ratio qubits logiques sur qubits physiques.

C12 utilise des nanotubes de carbone-12 ultra-purs pour héberger des qubits de spin. Le choix du carbone-12 n'est pas arbitraire. Le carbone-12 est l'isotope du carbone sans spin nucléaire. Il ne génère pas de bruit magnétique sur les qubits environnants. Cette pureté isotopique est documentée comme la meilleure isolation au bruit nucléaire de tout qubit solide actuellement développé. Les nanotubes eux-mêmes forment un chemin unidimensionnel presque parfait pour les signaux électroniques, permettant des opérations de porte sub-microsecondes.

Le problème central des architectures supraconductrices actuelles (celles d'IBM, Google et la majorité des acteurs) présente l'inhomogénéité comme problème central. Chaque qubit a des caractéristiques légèrement différentes des autres, ce qui oblige à calibrer individuellement chaque opération. Les nanotubes de C12 permettent de synchroniser les qubits entre eux en quelques millisecondes, réduisant drastiquement le fardeau de contrôle classique. Notons que cette propriété de syntonisation rapide n'est pas une promesse théorique. Elle est documentée dans une publication dans Nature Communications qui a établi des records de cohérence sur ce substrat.

L'objectif de consommation est la donnée la plus stratégiquement disruptive de la feuille de route. Moins d'un watt par qubit dans le système Panopeia de 2033, tout en maintenant des vitesses de porte sub-microsecondes. Pour comparaison, les systèmes cryogéniques actuels des grandes architectures consomment plusieurs kilowatts pour refroidir quelques centaines à quelques milliers de qubits. Si C12 atteint son objectif énergétique, le coût d'exploitation d'un ordinateur quantique à 100 000 qubits physiques devient comparable à celui d'un serveur haute performance classique.

La feuille de route en quatre générations

La feuille de route publiée le 17 avril 2026 définit quatre systèmes, nommés d'après des figures de la mythologie grecque.

Aïdôs, attendu en 2027, sera le premier système à démontrer une correction d'erreur quantique opérationnelle. Il intègre 16 qubits physiques pour former un qubit logique, avec des vitesses de porte sub-microsecondes. Ce n'est pas un système utile commercialement. C'est une démonstration de principe, la première pierre d'une architecture qui doit fonctionner à 100 000 qubits physiques six ans plus tard.

Zélos, prévu pour 2030 environ, représente l'étape d'ambition. L'agrandissement de l'architecture tout en maintenant la fidélité et le contrôle.

Styx, en 2032, introduit les coupleurs inter-chiplets pour combiner plusieurs modules. Le système visera 128 qubits logiques ou plus, avec une amélioration de l'efficacité énergétique. L'architecture chiplet (modulaire, interconnectable) permet d'agrandir le système par addition de modules sans refondre l'architecture centrale. C'est l'approche qu'IBM et AQT ont également adoptée, mais sur des substrats différents.

Panopeia, en 2033, est l'objectif final de cette première décennie. Un seul cryostat. Plus de 100 000 qubits physiques. Environ 800 qubits logiques. Taux d'erreur logique de l'ordre de 10⁻⁷. Consommation inférieure à un watt par qubit. Si ces chiffres sont atteints, C12 dispose d'un système capable de calcul quantique universel sur des problèmes réels en chimie, optimisation et cryptographie.

D'ailleurs, la date de livraison sur site promise dans les 12 mois suivant chaque démonstration est un engagement commercial inhabituel dans le secteur quantique, où les annonces de délais sont historiquement peu fiables. C'est un risque réputationnel assumé par C12 pour se différencier des concurrents qui maintiennent l'accès cloud-only et des délais indéfinis.

PROQCIMA, la compétition française qui structure tout

C12 n'opère pas seule. Elle est l'un des cinq lauréats du programme PROQCIMA, l'initiative gouvernementale française dotée de 500 millions d'euros pour produire un démonstrateur quantique tolérant aux pannes d'ici 2030 et un système commercial d'ici 2035.

La structure de PROQCIMA est celle d'une compétition sur dix ans. Cinq entreprises ont été sélectionnées pour leurs approches technologiques. Alice & Bob (qubits chats supraconducteurs), Pasqal (atomes neutres), Quandela (photonique), Quobly (spin silicium) et C12 (nanotubes de carbone). Après quatre ans, les trois approches les plus prometteuses avancent. Après huit ans, deux survivent. La diversité des approches est délibérée. La France parie sur cinq chevaux différents là où les États-Unis ont effectivement misé sur les circuits supraconducteurs.

Chaque lauréat porte un avantage structurel documenté. Quobly, à Grenoble, a intégré ses wafers de silicium isotopiquement enrichi dans la ligne de production 300 mm de STMicroelectronics à Crolles en décembre 2025, première intégration dans une fab commerciale à haut volume. Quandela a signé avec OVHcloud pour un accès cloud souverain d'ici mi-2026. Pasqal prépare une introduction en bourse à une valorisation rapportée de 2 milliards de dollars. Alice & Bob a levé 104 millions d'euros en série B en janvier 2025.

C12 est la plus atypique des cinq. Son approche sur nanotubes n'existe nulle part ailleurs au même stade de développement dans le monde. Ni aux États-Unis, ni en Chine, ni au Royaume-Uni. C'est à la fois sa force compétitive et son risque. Il n'y a pas d'acteur mature qui valide la trajectoire par son existence.

Les quatre acteurs qui déterminent l'issue

C12 est une spinout de l'ENS Paris, fondée par les frères jumeaux Matthieu Desjardins (CTO, docteur en physique) et Pierre Desjardins (CEO). L'équipe compte plus de 50 personnes, majoritairement des docteurs en physique et en ingénierie. Le financement total inclut 10 millions de dollars en amorçage et 18 millions d'euros en pré-série A. Bpifrance est présente. Le laboratoire occupe 1 000 m² dans Paris intramuros, avec 600 m² de bureau supplémentaires face au Panthéon. C12 a publié des résultats dans Nature Communications et a déposé une première vague de brevets fondamentaux sur le contrôle des qubits, la croissance des nanotubes et l'architecture des dispositifs quantiques.

L'État français, via PROQCIMA et le Plan Quantique à 1,8 milliard d'euros, structure le financement et la compétition. L'objectif politique est que la France soit présente dans le duo final en 2035 avec au moins une technologie compétitive au niveau mondial. La diversification délibérée sur cinq approches est une stratégie de portfolio. Si deux ou trois approches fonctionnent, la France est en position.

La concurrence internationale est réelle et mieux financée. IBM développe des processeurs supraconducteurs avec un carnet de route public vers des milliers de qubits logiques. Google a acquis en octobre 2025 Atlantic Quantum, acteur des qubits chats, concurrent direct d'Alice & Bob. IQM finlandaise vient d'annoncer une fusion SPAC à 1,8 milliard de dollars avec cotation au NYSE. Les acteurs américains ont des équipes d'ingénierie plus larges et des budgets supérieurs. Mais comme l'observe Olivier Ezratty dans son compendium de 1 500 pages sur les technologies quantiques, les entreprises françaises ont un avantage documenté. Des coûts de machine et d'énergie inférieurs à leurs concurrents américains, un avantage qui peut se révéler plus décisif que le nombre brut de qubits.

QC Design (partenariat de mars 2026 avec adoption de la plateforme Plaquette) et Classiq (janvier 2026) complètent l'écosystème logiciel de C12, permettant à des équipes externes de développer et optimiser des algorithmes sur l'architecture nanotube sans accéder directement au hardware.

Ce que le dossier ne dit pas encore

Ironiquement, la startup la plus atypique de PROQCIMA est aussi la seule dont l'approche n'existe nulle part ailleurs dans le monde. Cinq angles avant toute conclusion.

Premier angle. Le biais de linéarité. La feuille de route de C12 est cohérente et documentée. Elle est aussi le type de document que le secteur quantique produit depuis vingt ans avec des calendriers qui glissent systématiquement. Le premier qubit logique démontré sur nanotubes de carbone-12 en conditions comparables à celles visées par Aïdôs n'a pas encore été publié. Aïdôs en 2027 est un objectif à dix-neuf mois qui constitue le test fondateur de toute la feuille de route.

Deuxième angle. La cohésion technologique à grande échelle. Passer de 16 qubits physiques à 100 000 implique de reproduire des nanotubes de carbone avec une pureté isotopique et une homogénéité structurelle identiques sur des millions de dispositifs. La fabrication de nanotubes ultra-purs à grande échelle est un défi industriel distinct du défi scientifique de démontrer des qubits. Aucun processus de fabrication de masse pour des nanotubes de carbone-12 à cette pureté n'existe actuellement.

Troisième angle. Les limites méthodologiques de la comparaison avec IBM et Google. La feuille de route de C12 projette 800 qubits logiques en 2033. IBM projette ses propres trajectoires sur des architectures supraconductrices. Ces projections sont difficiles à comparer directement car les métriques de performance varient selon les architectures, les tâches et les conditions de test. Un qubit logique sur nanotubes n'est pas directement comparable à un qubit logique supraconducteur en termes de vitesse de porte, de connectivité ou de type d'opérations supportées.

Quatrième angle. Le financement. C12 a levé 18 millions d'euros en pré-série A. Les cinq lauréats PROQCIMA se partagent 500 millions d'euros sur dix ans selon des critères de performance. Les acteurs américains et chinois ont des levées de plusieurs centaines de millions à plusieurs milliards de dollars. La montée en cadence industrielle vers Styx et Panopeia nécessitera des investissements d'un ordre de grandeur supérieur aux financements actuels. La série A n'est pas annoncée. Le calendrier de financement est le risque de dilution ou d'arrêt le plus documenté.

Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible. Aïdôs est démontré en 2027 avec les performances annoncées. La série A se ferme sur cette démonstration à une valorisation de 200 à 400 millions d'euros. C12 avance en tête de la compétition PROQCIMA en 2028 et obtient la part de financement renforcée pour les lauréats qui progressent. L'approche nanotube attire des partenariats industriels en chimie computationnelle et en optimisation financière qui génèrent des revenus précoces avant Panopeia. Ce scénario est cohérent avec la trajectoire de C12 et représente la voie la plus probable si Aïdôs tient ses promesses.

Ce que les nanotubes de carbone disent sur la compétition quantique mondiale

Pour la première fois depuis que le calcul quantique existe comme discipline industrielle, une architecture n'appartenant ni à IBM, ni à Google, ni à aucun acteur américain ou chinois pourrait être la plus efficiente à grande échelle. C'est ce que C12 représente si sa feuille de route tient.

La vraie question n'est pas de savoir si 100 000 qubits physiques sont atteignables en 2033. C'est de savoir si les nanotubes de carbone-12 à la pureté requise peuvent être produits de manière reproductible à l'échelle industrielle. Tout le reste (les qubits, les qubits logiques, Panopeia) en dépend.

Pour un décideur en politique industrielle ou en stratégie de souveraineté technologique, la réponse à cette question sera lisible dans 19 mois, à la démonstration d'Aïdôs. C'est le premier jalonnement vérifiable de toute la feuille de route. 2027.

Cédric Pellicer

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