Un soldat ukrainien mobilisé en février 2022 ne peut légalement pas rentrer chez lui en mars 2026. La loi martiale ne prévoit aucun mécanisme de démobilisation. L'amendement qui aurait permis un retour après trois ans de service a été rejeté en mai 2024. Depuis, 235 000 procédures pénales pour absence sans permission et 53 000 pour désertion ont été ouvertes. Ces quatre faits coexistent. Ils expliquent la crise sans qu'aucun discours officiel ne les mette sur la même ligne.
Le 14 janvier 2026, Mykhaïlo Fedorov, nouveau ministre de la Défense ukrainien à 35 ans, levait le voile devant la Rada sur une réalité que Kiev évoque rarement publiquement. Environ 200 000 soldats sont absents sans permission officielle. Environ deux millions d'Ukrainiens ont échappé à la conscription. Le budget défense 2026 est en baisse nette à 300 milliards de hryvnias, soit environ six milliards d'euros.
Ce dossier analyse la mécanique structurelle qui produit ces chiffres, pas le symptôme que les médias couvrent, à savoir les déserteurs traités comme problème moral ou disciplinaire. La désertion à cette échelle est une réponse rationnelle à un système sans issue légale.
La loi martiale sans démobilisation, le piège juridique que Kiev a créé
La cause première de la désertion massive n'est pas le manque de patriotisme ni la pression russe. C'est l'absence d'horizon légal pour tout soldat engagé depuis le début de l'invasion à grande échelle.
Depuis le 24 février 2022, l'Ukraine est régie par la loi martiale. Cette loi ne prévoit aucun mécanisme légal de démobilisation des troupes engagées. Un soldat qui s'est porté volontaire ou qui a été mobilisé en 2022 est théoriquement engagé jusqu'à la fin des hostilités, une date que personne ne peut définir. Il n'existe pas de durée contractuelle, pas de rotation obligatoire, pas de droit au retour, selon France 24 qui a documenté ce vide juridique en mai 2024.
Un amendement avait été intégré à la nouvelle loi de mobilisation en cours de discussion en 2024. Il prévoyait qu'un soldat ayant servi pendant trois ans, dont au moins dix-huit mois en zone de combat active, pourrait être démobilisé. Cet amendement a été rejeté en dernière minute "sur proposition de l'armée", selon France 24. L'armée a préféré conserver ses effectifs théoriques plutôt que de créer une soupape légale.
Le résultat est mécanique. Sans issue légale, la seule sortie disponible est illégale. Les soldats qui ne peuvent plus tenir (épuisement physique, traumatisme, rupture familiale) désertent. Ce n'est pas une défaillance morale. C'est un calcul de survie dans un système qui n'a pas prévu d'autre option.
La sanction théorique est sévère. Toute absence sans autorisation de plus de trois jours sous loi martiale est passible de cinq à dix ans de prison selon le code pénal ukrainien. En pratique, avec 288 000 procédures ouvertes, le système judiciaire ne peut pas traiter ce volume, et l'armée a besoin de ses soldats sur le front plus que dans des prisons.
Les chiffres du procureur général, une comptabilité de la rupture
Les données les plus fiables sur l'ampleur du phénomène proviennent du bureau du procureur général ukrainien, citées par le média d'investigation Ukrainska Pravda et reprises par Slate en janvier 2026.
Entre février 2022 et septembre 2025, 235 000 procédures pénales pour absence sans permission (AWOL) et 53 000 pour désertion ont été ouvertes. Total documenté, 288 000 procédures en trois ans et demi. Pour comparaison, les armées américaine et britannique réunies ont comptabilisé environ 150 000 cas similaires pendant toute la Seconde Guerre mondiale, selon des estimations historiques citées par Slate.
La courbe accélère. Les seuls dix premiers mois de 2025 ont produit 184 100 cas, soit 162 500 AWOL et 21 600 désertions selon ces mêmes données. C'est plus de la moitié du total cumulé depuis 2022 concentré en dix mois. Le taux mensuel documenté oscillait entre 17 000 et 21 600 cas selon les périodes. Le ministre Fedorov a confirmé publiquement le chiffre de 200 000 absents le 14 janvier 2026.
Ces chiffres ne comptabilisent que les procédures ouvertes. Ils excluent les absences non encore formalisées, les soldats portés disparus qui ont en réalité déserté, et les cas résolus informellement par les commandants d'unité. Le chiffre réel est probablement supérieur. D'ailleurs, Fedorov a également mentionné deux millions d'Ukrainiens ayant échappé à la conscription, une population de réfractaires civils qui n'entre pas dans les statistiques militaires mais qui mesure l'ampleur du retrait de la société ukrainienne face à l'effort de guerre.
La brigade Anne de Kiev, cas d'école d'un système qui se détruit lui-même
En janvier 2026, le Bureau d'enquête de l'État ukrainien lançait des investigations sur des cas d'abus de pouvoir et de désertions au sein de la brigade "Anne de Kiev", en partie formée et équipée par la France, selon France Info.
Les chiffres de ce cas précis sont parlants. La brigade comptait 4 500 soldats, dont 2 300 formés en France. Près de 1 700 soldats ont déserté selon le journaliste ukrainien Iouri Boutoussov cité par France Info, soit 38 % des effectifs. La plupart ont déserté avant même le déploiement au front. Cinquante l'ont fait pendant la formation en France.
Ce cas illustre une logique que les médias couvrent mal. Des soldats qui désertent pendant leur formation à l'étranger ne désertent pas à cause de la peur du combat. Ils n'ont pas encore vu le front. Ils désertent parce qu'ils ont calculé qu'une fois déployés, ils n'auraient aucune issue légale. La formation à l'étranger leur a fourni la seule fenêtre de sortie pratique disponible, l'éloignement du territoire ukrainien avant le déploiement.
C'est la logique du système sans démobilisation appliquée à son absurde conclusion. Le programme de formation en France, conçu pour renforcer l'armée ukrainienne, a fourni une opportunité de désertion que le cadre juridique ukrainien rendait rationnelle.
L'engagement à durée indéterminée et ses effets sur la cohésion
Les conséquences opérationnelles de ce système sont documentées par les soldats eux-mêmes et par des commandants militaires ukrainiens cités sous couvert d'anonymat par l'Associated Press et Euronews.
Certaines unités tiennent leurs positions de première ligne depuis plusieurs années sans rotation ni possibilité de retrouver leurs familles, selon Slate. Un déserteur cité par Euronews décrit sa trajectoire. Il avait initialement quitté son unité avec une permission pour une intervention chirurgicale. À la fin du congé, "il n'a pas pu se résoudre à revenir." Ce n'est pas de la lâcheté. C'est ce qu'Euronews décrit comme "fatigue constante de la guerre, traumatisme psychologique et émotionnel, culpabilité d'être incapable de trouver la volonté de se battre, colère contre la façon dont l'effort de guerre est mené."
La donnée structurelle la plus révélatrice vient du ministre Fedorov lui-même le 14 janvier 2026. Les cinquante meilleures des quatre cents unités de drones infligent 70 % des dommages à l'ennemi russe. Les trois cent cinquante autres manquent de personnel qualifié. L'armée ukrainienne n'est pas homogène. Elle est inégalement épuisée, avec une concentration des capacités effectives sur un nombre limité d'unités pendant que le reste perd ses hommes par désertion, blessure ou mort.
Ce que la crise de désertion ne dit pas encore
Cinq angles avant toute conclusion.
Premier angle. Le biais de linéarité. Une crise de désertion n'est pas irréversible. Plusieurs mécanismes pourraient l'endiguer. Un cadre légal de rotation (refusé en 2024 mais potentiellement reconsidéré), une fin des hostilités qui rendrait la loi martiale caduque, ou une réforme du système de commandement réduisant les abus documentés. La trajectoire actuelle est critique. Elle n'est pas inéluctable.
Deuxième angle. La Russie fait face aux mêmes dynamiques. Moscou a également connu des désertions massives, des mutineries partielles et des difficultés de recrutement documentées depuis 2022. La comparaison des deux armées sur le critère de la cohésion interne donne un tableau nuancé que les chiffres ukrainiens seuls ne permettent pas de tracer.
Troisième angle. La distinction AWOL et désertion. Les 235 000 procédures pour absence sans permission (AWOL) et les 53 000 pour désertion ne désignent pas la même réalité. L'AWOL couvre des absences temporaires, souvent suivies d'un retour. La désertion désigne un abandon permanent. Les regrouper sous un même chiffre crée une impression d'ampleur qui peut surestimer le taux de rupture définitif avec l'armée.
Quatrième angle. Les limites des données. Les chiffres du procureur général sont les plus fiables disponibles mais ne couvrent que les procédures formellement ouvertes. L'armée ukrainienne gère une part inconnue des absences informellement, par pression sociale ou arrangement local. Le chiffre réel pourrait être très différent dans les deux sens.
Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible. Un accord de cessez-le-feu, même partiel, modifie immédiatement la logique de désertion. Si les soldats voient une issue légale, ou simplement une réduction de l'intensité des combats, le calcul qui produit la désertion change. La crise de 288 000 procédures en quatre ans pourrait se résorber plus vite qu'elle n'a grossi si les conditions changent.
L'armée tient, mais elle tient sans savoir jusqu'à quand
L'armée ukrainienne n'est pas en train de s'effondrer. Elle tient des positions sous une pression permanente depuis plus de quatre ans. La désertion massive ne signifie pas la défaite opérationnelle. Elle signifie que le modèle humain sur lequel repose l'effort de guerre ukrainien a atteint ses limites structurelles, et que Kiev n'a pas encore trouvé ou décidé d'appliquer la solution.
288 000 procédures pénales ouvertes en quatre ans. Deux millions de réfractaires civils. Un amendement de démobilisation rejeté par l'armée elle-même.
L'armée ukrainienne tient. La question sans réponse publique est combien de temps elle peut tenir sans permettre à ses soldats d'en sortir.
Cédric Pellicer