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International 28 mars 2026

Houthis, Hezbollah, Irak, l'axe de résistance entre en guerre

Houthis, Hezbollah, Irak, l'axe de résistance entre en guerre

Vingt-neuf jours d'attente, un missile pour signifier l'entrée en scène

L'Iran, le Hezbollah libanais, les milices irakiennes et les Houthis yéménites forment l'axe de résistance depuis vingt ans. Ce 28 mars 2026, ces quatre composantes tirent simultanément sur Israël et sur les forces américaines dans la région. Téhéran n'avait besoin d'aucun commandement centralisé. L'architecture était déjà en place.

Un missile balistique a quitté le territoire yéménite à l'aube du 28 mars 2026. Le général de brigade Yahya Saree, porte-parole militaire des Houthis, en a revendiqué la paternité sur la chaîne satellite Al-Masirah. L'armée israélienne déclare l'avoir intercepté. Ce n'est pas l'interception qui compte. C'est ce que le tir signale sur la carte des forces désormais engagées.

Pendant vingt-neuf jours depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l'Iran le 28 février 2026, les Houthis s'étaient tenus à l'écart malgré leurs déclarations répétées de solidarité. Ce 28 mars marque un changement de configuration. Il fait entrer dans le jeu actif une force qui contrôle la côte yéménite sur la mer Rouge et tient, entre ses mains, la porte du Bab al-Mandab.

Ce dossier analyse ce que cette entrée change réellement dans le rapport de force, pas seulement sur le plan militaire direct mais sur celui des flux commerciaux et énergétiques mondiaux désormais menacés sur deux fronts simultanés.

L'architecture proxy de Téhéran, vingt ans de construction pour en arriver là

Comprendre ce qu'est l'axe de résistance exige de sortir du registre idéologique dans lequel les commentateurs l'enferment trop souvent. Ce n'est pas une alliance formelle avec un commandement unifié. C'est une architecture de forces distribuées, financées, entraînées et armées par l'Iran sur deux décennies, chacune opérant sur son théâtre propre avec ses intérêts propres mais partageant un adversaire commun et un fournisseur commun de capacités militaires.

Le Hezbollah libanais constitue la branche la plus ancienne et la plus dotée de ce dispositif. Ses stocks en missiles ont été progressivement reconstitués et améliorés depuis la guerre de 2006, malgré les frappes israéliennes répétées sur ses convois de ravitaillement en Syrie. Il a ouvert le front nord d'Israël le 2 mars 2026, à la suite des frappes américano-israéliennes sur Téhéran qui ont éliminé le Guide Suprême Ali Khamenei. Des roquettes sont tirées depuis le Liban-Sud vers Israël de façon continue depuis cette date, selon le Times of Israel.

Les milices irakiennes de la Résistance islamique en Irak ont suivi. Elles disposent de drones longue portée et de missiles balistiques dont les capacités de portée et de précision ont été améliorées via les transferts technologiques iraniens des cinq dernières années. Le 28 mars, l'Iran a frappé la base américaine Prince Sultan en Arabie Saoudite avec six missiles balistiques et 29 drones, blessant au moins quinze soldats américains dont cinq grièvement, selon deux sources informées citées sous couvert d'anonymat par le Washington Post et le Boston Globe.

Les Houthis sont le dernier maillon à entrer. Ils contrôlent Sanaa depuis 2014 et tiennent la côte yéménite sur la mer Rouge. Entre novembre 2023 et janvier 2025, ils ont attaqué plus de cent navires marchands dans la mer Rouge, coulé deux d'entre eux et tué quatre marins, selon Al Jazeera. Ils avaient suspendu leurs opérations maritimes contre Israël en octobre 2025, après le cessez-le-feu israélo-Hamas. Ce 28 mars, ils basculent vers un vecteur différent, à destination d'une cible différente, dans un conflit d'une nature différente.

D'ailleurs, la séquence n'est pas anodine. Chaque maillon entre dans la guerre à un palier de pression précis sur Téhéran. Ce n'est pas une coïncidence de calendrier. C'est la logique d'un dispositif conçu pour absorber et redistribuer les coûts d'un conflit asymétrique prolongé.

Bab al-Mandab, le deuxième détroit que personne n'a encore fermé

Le missile balistique est le symbole. Le Bab al-Mandab est le levier.

Le détroit de Bab al-Mandab est large de 30 kilomètres à son point le plus étroit, entre la côte yéménite et Djibouti. Il constitue le seul accès maritime direct vers le canal de Suez depuis l'océan Indien. En 2023, environ 8,8 millions de barils de pétrole y transitaient quotidiennement. Selon CNBC, le détroit représentait en 2023 quelque 12 % du commerce pétrolier maritime mondial et 8 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Entre 12 et 15 % du commerce maritime mondial emprunte ce corridor selon les données compilées par la Sunday Guardian. Plus de 20 000 navires de charge y passent chaque année, transportant près de 1,6 milliard de tonnes de marchandises, selon les données citées par Al-Hurra.

Le vice-ministre de l'information des Houthis, Mohammed Mansour, a déclaré le 28 mars à CNN que la fermeture du Bab al-Mandab figure parmi les options de son mouvement. Ce n'est pas la première fois que cette menace est formulée. C'est la première fois qu'elle est formulée après que le groupe a démontré sa capacité d'atteindre Israël par missile balistique, et après que le détroit d'Hormuz est déjà sous pression iranienne.

Les Houthis n'ont jamais eu besoin de fermer physiquement le détroit pour le rendre opérationnellement inutilisable. Lors de la crise de 2023-2025, en frappant des navires marchands avec missiles et drones depuis la côte yéménite, ils ont forcé les grandes compagnies maritimes à dérouter leur trafic via le Cap de Bonne-Espérance, ajoutant entre dix et quatorze jours de transit et, dans les cas les plus affectés, entre 10 et 14 millions de dollars de surcoût par trajet, selon les estimations d'Al-Hurra. La route est commercialement peu attractive bien avant d'être physiquement fermée. C'est cette distinction, entre fermer et rendre risqué, qui constitue leur véritable pouvoir de levier.

Trente pour cent des importations israéliennes transitent par le Bab al-Mandab, selon Al Jazeera. La pression n'est donc pas seulement sur les marchés énergétiques mondiaux. Elle s'applique directement sur les approvisionnements civils et industriels de la puissance visée par les tirs balistiques.

Du missile yéménite à la guerre commerciale, le calendrier qui compte

La question la plus stratégique posée par l'entrée des Houthis n'est pas militaire. Elle est temporelle. À quelle vitesse l'escalade se traduit-elle en perturbations réelles des flux ?

Les Houthis disposent d'une capacité opérationnelle immédiate. Leur arsenal de missiles anti-navires et de drones a été maintenu pendant les dix-huit mois de pause opérationnelle depuis octobre 2025. Les frappes américaines conduites en 2024 ont dégradé des sites de lancement identifiés, pas la logistique d'approvisionnement en armements, qui transite par des routes terrestres partiellement operables depuis le territoire sous contrôle houthi.

Le basculement vers une perturbation effective de la navigation dans le Bab al-Mandab peut se produire en heures. C'est le Time-to-Impact propre à cette force asymétrique. Les armements sont pré-positionnés, les opérateurs sont formés. La décision politique est la seule variable indépendante qui reste.

Le problème structurel pour les forces navales américaines et alliées présentes en mer Rouge et dans le golfe d'Aden est connu depuis la crise précédente. La mission Prosperity Guardian déployée par Washington en 2023-2024 a intercepté des projectiles en vol. Elle n'a pas neutralisé la capacité d'en relancer. Ces forces opèrent en réactif, pas en préventif, sur ce théâtre précis.

L'USS Gerald R. Ford, le porte-avions américain qui opérait dans la région, est arrivé à Split, Croatie, ce 28 mars pour maintenance, selon l'ambassade des États-Unis en Croatie citée par l'AP. Son éventuel retour en mer Rouge l'exposerait aux mêmes séquences d'attrition que l'USS Dwight D. Eisenhower en 2024 et l'USS Harry S. Truman lors de la campagne de 2025 contre les Houthis. La question de sa réengagement est une variable opérationnelle ouverte, pas une décision acquise.

Le marché ne préfère pas attendre les décisions politiques. Maersk, le géant danois considéré comme le baromètre mondial du fret maritime, avait suspendu l'ensemble de ses traversées trans-Suez via le Bab al-Mandab dès mars 2026, avant même la revendication balistique de ce matin, selon CNBC. La menace suffit à déplacer les flux avant le premier tir. C'est le mécanisme le plus sous-estimé dans l'analyse de cette crise.

La fenêtre dans laquelle une décision d'escalade maximale des Houthis produirait ses effets les plus visibles sur les comportements des armateurs et des assureurs maritimes se situe entre 48 et 96 heures après la décision. C'est l'ordre de grandeur observable dans les comportements de détournement de trafic enregistrés lors des phases précédentes de la crise.

Hormuz, Bab al-Mandab, le marché pétrolier et la mécanique du double étranglement

Deux détroits. Deux acteurs distincts. Un fournisseur commun.

L'Iran tient directement le détroit d'Hormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial selon l'Agence internationale de l'énergie. Il tient indirectement le Bab al-Mandab via les Houthis. L'Arabie Saoudite, dont la production pétrolière constitue la principale ressource budgétaire, dispose de pipelines alternatifs vers ses ports en mer Rouge, notamment Yanbu, qui lui permettent de court-circuiter Hormuz partiellement. Si Bab al-Mandab est activé à son tour, cette route de substitution se retrouve à son tour exposée.

Notons que la variable souvent sous-estimée dans cette équation est l'assurance maritime, pas les prix du pétrole à proprement parler. Lors de la crise de 2023-2025, les primes pour les navires transitant par la mer Rouge ont atteint des niveaux rendant le trajet économiquement irrationnel même sans qu'un tir soit dirigé sur un navire spécifique. La menace suffit à modifier les flux. Les réassureurs mondiaux, dont Lloyd's of London constitue le baromètre principal, intègrent la probabilité de sinistre, pas seulement les sinistres effectifs.

Le Japon tirait 93 % de son pétrole du détroit d'Hormuz au début de la crise, selon les données citées par CNN. Son allié américain a déclenché la guerre qui a fermé cette voie. Ces deux faits coexistent depuis vingt-neuf jours. Si Bab al-Mandab est perturbé à son tour, les pays importateurs d'Asie orientale sans accès alternatif crédible se retrouvent dans une équation d'approvisionnement sans solution à court terme.

Une perturbation simultanée des deux détroits, combinée au harcèlement des navires opérant en mer Rouge, intensifierait la pression sur le marché pétrolier mondial dans un contexte où les réserves stratégiques des membres de l'AIE ont déjà commencé à être sollicitées.

Ce que cette entrée en guerre ne garantit pas

Cinq angles méritent d'être posés avant toute conclusion.

Premier angle. L'axe de résistance ne forme pas un bloc monolithique. Les Houthis ont des intérêts propres au Yémen, une relation avec l'Arabie Saoudite partiellement suspendue, et une base tribale qui n'est pas uniformément favorable à une escalade maximale. Qu'ils aient initialement refusé l'entrée dans la guerre à la demande iranienne, avant de la rejoindre aujourd'hui, indique que la cohésion du dispositif n'est pas automatique. Elle s'est construite sous pression, pas par alignment naturel.

Deuxième angle. La capacité des Houthis à fermer effectivement le Bab al-Mandab est plus limitée que leur capacité à le perturber. Ils opèrent depuis les côtes, sans marine de surface constituée. Les forces navales combinées présentes dans le golfe d'Aden disposent de capacités de contre-mesures. La différence analytique entre fermer et rendre risqué est essentielle pour ne pas surestimer leur pouvoir de blocage physique.

Troisième angle. La narrative de l'axe de résistance comme force unifiée et coordonnée est une construction utile pour Téhéran et pour ses adversaires. Les deux y trouvent un intérêt rhétorique. La réalité opérationnelle est probablement plus fragmentée, avec des décisions prises sur des calendriers distincts et des niveaux de coordination variable.

Quatrième angle. Les données publiquement disponibles sur les capacités exactes de l'arsenal houthi post-2025 sont limitées. L'étendue réelle de la dégradation produite par les frappes américaines n'est pas vérifiable par des sources primaires accessibles à ce stade. Toute estimation sur leur capacité d'endurance dans une escalade prolongée reste approximative.

Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible existe dans lequel l'entrée des Houthis dans ce conflit sert d'abord Sanaa, pas Téhéran. Une démonstration de force contre Israël permet aux dirigeants houthis de consolider leur position intérieure, de renégocier leur posture vis-à-vis de l'Arabie Saoudite, et de se positionner pour l'après-guerre quelle qu'en soit l'issue. L'intérêt propre du mouvement et son soutien à l'Iran ne sont pas contradictoires, mais ils ne sont pas non plus automatiquement alignés. Distinguer les deux aide à anticiper les conditions dans lesquelles les Houthis pourraient s'arrêter.

La géographie du risque vient de changer d'échelle

L'entrée des Houthis ne modifie pas l'issue de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran. Elle modifie la surface du conflit.

Pendant vingt-neuf jours, deux théâtres étaient actifs simultanément, le front iranien direct et le front libanais ouvert par le Hezbollah. Depuis le 28 mars 2026, quatre composantes de l'axe de résistance tirent simultanément, chacune depuis un territoire distinct, chacune avec un arsenal propre, et collectivement en mesure de menacer les deux détroits les plus stratégiques du commerce mondial de l'énergie.

Ce dossier a décrit comment l'axe de résistance s'active frontalement et ouvre le levier du Bab al-Mandab. La vraie question est différente, et l'article permet maintenant de la formuler correctement. Combien de temps les États-Unis peuvent-ils maintenir simultanément une campagne contre l'Iran, protéger leurs bases en Arabie Saoudite où plus de douze soldats ont déjà été blessés en une semaine selon le Washington Post, contenir les Houthis en mer Rouge et éviter la déstabilisation de leurs alliés régionaux sous la pression du double étranglement énergétique ? Ce n'est plus une question de doctrine militaire. C'est une question d'endurance industrielle, budgétaire et politique.

Ce que vingt ans de construction proxy ont rendu possible, quelques semaines de guerre peuvent le concrétiser. L'endurance, maintenant.

Cédric Pellicer

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