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International 26 mars 2026

La traite transatlantique des esclaves africains est le crime le plus grave contre l'humanité selon l'ONU

La traite transatlantique des esclaves africains est le crime le plus grave contre l'humanité selon l'ONU
NOTE DE CORRECTION — ACCORD ALLEMAGNE-NAMIBIE 2021

Correction publiée le 26 mars 2026

Dans la version initiale de cet article, l'accord conclu en 2021 entre l'Allemagne et la Namibie pour le génocide des Herero et des Nama était présenté comme un "précédent" ouvrant la voie aux réparations coloniales. Cette formulation était inexacte.

Cet accord de 1,1 milliard d'euros s'apparente davantage à un règlement extra-judiciaire destiné à neutraliser une procédure contentieuse devant un tribunal pénal international. Les représentants des communautés Herero et Nama ont d'ailleurs refusé de le signer, estimant n'avoir pas été associés aux négociations. Aucune reconnaissance formelle de responsabilité pénale n'y figure. Ce n'est pas un précédent de principe. C'est un instrument de clôture d'un risque juridique.

L'argument du "précédent" dans la démonstration initiale est donc à relativiser en conséquence.


Le 25 mars 2026, à New York, 123 États ont voté en faveur d'une résolution déclarant la traite transatlantique des esclaves africains comme le crime le plus grave contre l'humanité selon l'ONU Info (25 mars 2026). Trois pays ont voté contre, les États-Unis, Israël et l'Argentine. Cinquante-deux se sont abstenus, dont le Royaume-Uni et la quasi-totalité de l'Union européenne. Des applaudissements ont éclaté dans la salle.

Ce vote n'est pas un symbole. Ne pas le lire comme tel serait une erreur d'analyse. Ce que le Ghana a réussi à faire passer à l'Assemblée générale des Nations Unies, c'est une infrastructure diplomatique. Une fondation légale pour une revendication financière que le Brattle Group, mandaté par l'Université des Indes occidentales, a chiffrée entre 100 et 131 trillions de dollars pour les seuls pays des Amériques en 2023. Le vote du 25 mars est la première brique d'un édifice qui se construit depuis des décennies. Et l'Occident vient de perdre un terrain qu'il ne récupèrera pas.

La mécanique d'un vote qui construit un rapport de force

Le texte est non contraignant. Que les gouvernements européens s'y accrochent en répétant ce qualificatif ne change pas l'essentiel. Une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU constitue un précédent diplomatique de premier ordre. Elle offre un socle normatif aux demandeurs dans toute procédure devant la Cour internationale de justice ou d'autres instances arbitrales.

La résolution affirme que la traite des Africains réduits en esclavage représente les crimes les plus graves contre l'humanité, en raison de leur ampleur, de leur durée, de leur caractère systémique et de leurs conséquences encore mesurables aujourd'hui.

Le vote est celui du bloc africain conduit par le Ghana, derrière le président John Mahama qui a fait le déplacement à New York. Les 54 membres de l'Union africaine ont voté ensemble, aux côtés des 20 pays de la CARICOM (Communauté des Caraïbes) et du Brésil. Au total, 63,7 % des membres de l'ONU ont voté pour. Ce n'est pas une coalition de principe. C'est une majorité structurée, coordonnée depuis le sommet d'Accra en 2023 et formalisée dans la Proclamation d'Accra sur les réparations, qui a créé un Comité d'experts UA, un Fonds global pour les réparations et un Envoyé spécial.

Une majorité d'ONG, de juristes et de gouvernements du Sud global a travaillé ce texte pendant plus de deux ans. Les 52 abstentions européennes ne sont pas une neutralité. Elles témoignent d'un isolement croissant sur la question. Voter contre aurait été politiquement coûteux, voter pour eût été politiquement intenable. L'abstention est la posture de ceux qui ont perdu le contrôle du cadrage.

Les flux financiers en jeu, un chiffre qui donne le vertige

107,8 trillions de dollars. C'est le montant estimé par le Brattle Group pour les réparations dues aux 31 pays des Amériques, dans un rapport commandé par l'Université des Indes occidentales et présenté devant la Cour internationale de justice en 2023. Décomposé, le chiffre est encore plus concret. Le Royaume-Uni serait redevable de 24 trillions de dollars envers les 14 pays du CARICOM selon ce même rapport. Les États-Unis de 26,79 trillions. La France de 9,288 trillions pour ses territoires antillais et guyanais. L'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et la Belgique figurent également dans les calculs.

Ces montants ne sont pas des fantasmes militants. Ce sont des estimations économiques produites par une société de conseil spécialisée sur commande académique, présentées devant un organe juridique international. Leur existence dans un dossier officiel change leur statut. La résolution du 25 mars 2026 leur donne désormais un ancrage politique supplémentaire.

D'ailleurs, un précédent concret existe déjà. En 2021, l'Allemagne a accepté de verser 1,1 milliard d'euros à la Namibie pour le génocide des Herero et des Nama commis entre 1904 et 1908, selon TRT Afrika. Ce versement n'est pas un don. C'est une indemnisation négociée, documentée, versée sous pression politique soutenue. Elle a ouvert une brèche dans la doctrine européenne selon laquelle les États modernes ne peuvent être tenus responsables des crimes historiques.

La trajectoire est visible. Elle va des précédents bilatéraux (Allemagne-Namibie) vers une architecture multilatérale de revendications, adossée désormais à une résolution onusienne.

L'inertie européenne et ses délais, combien de temps encore

L'Occident dispose d'un arsenal de résistance. Il l'a utilisé avec constance depuis trente ans. Le premier argument est juridique. Les États modernes ne sauraient être responsables des actes de gouvernements antérieurs, souvent d'avant la démocratie représentative. Le deuxième est procédural. Aucun mécanisme international ne peut contraindre un État souverain à payer des réparations sans son consentement. Le troisième est politique. Les opinions publiques européennes n'y sont pas préparées. La fenêtre politique est fermée.

Ces arguments ont une durée de vie. Elle se raccourcit.

Le premier s'érode dès lors qu'un précédent bilatéral est établi. L'Allemagne a brisé la doctrine en 2021. Les Pays-Bas ont présenté des excuses officielles pour leur rôle dans la traite en 2022. D'autres pays sont sous pression croissante. Chaque geste partiel renforce la crédibilité juridique des demandes globales.

Le deuxième argument résiste tant que les dossiers restent hors des juridictions. Mais plusieurs États caribéens ont modifié leur stratégie depuis 2024, ciblant désormais des institutions financières et des entreprises qui peuvent être assignées devant des tribunaux nationaux, sans nécessiter de consentement souverain. Le Lloyd's de Londres a déjà été visé par un recours collectif (non abouti à ce stade). La Banco do Brasil fait l'objet d'une enquête du parquet fédéral brésilien ouverte en septembre 2023.

Le troisième argument, l'opinion publique, est le plus fragile à long terme. Chaque génération en Europe redéfinit son rapport à l'histoire coloniale. Les 18-35 ans ont une sensibilité différente de celle de leurs parents sur ce sujet. Le consensus politique de refus n'est pas éternel.

Le délai d'inertie réel est estimé à deux à trois décennies par les juristes spécialisés. Suffisant pour que l'Occident gagne du temps. Insuffisant pour que la question disparaisse.

Les connexions stratégiques, dette, climate finance et biens culturels

Le dossier des réparations n'existe pas seul. Il s'articule avec trois autres rapports de force en cours.

Le premier concerne la dette africaine. Plusieurs États du CARICOM demandent l'annulation totale de leur dette publique dans le cadre de leur plan de réparations en dix points. L'argument est cohérent. Si les richesses extraites pendant la période esclavagiste ont structurellement appauvri ces économies, la dette contractée pour combler ce déficit structurel est discutable dans son principe même. Ce couplage dette-réparations change la nature de la négociation dans les instances comme le FMI ou le G20.

Le deuxième concerne la finance climatique. Les pays les moins responsables du changement climatique sont ceux qui en subissent le plus les effets, notamment les îles caribéennes. Plusieurs délégations africaines et caribéennes lient explicitement la justice climatique et la justice réparatrice. C'est le même rapport débiteur-créancier, reformulé pour les décennies à venir. La résolution du 25 mars renforce cette position dans les négociations à venir.

Le troisième est plus immédiat. La restitution des biens culturels fait partie des demandes explicites de la résolution ONU. Des milliers d'œuvres, de bronzes du Bénin à des objets sacrés de nombreuses cultures africaines, se trouvent dans des musées européens. La pression pour leur restitution s'intensifiera. Le British Museum, le Musée du quai Branly, le Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren sont des cibles institutionnelles identifiées.

Les angles morts de cette analyse

Plusieurs biais méritent d'être nommés.

Le premier est le biais de linéarité. Cette analyse suppose une progression logique des précédents vers une architecture de réparations. Rien ne garantit cette trajectoire. Le multilatéralisme est en recul depuis 2016. L'ONU traverse une crise d'autorité profonde. Une résolution adoptée en 2026 peut rester sans suite pendant des décennies si les rapports de force au Conseil de sécurité ne bougent pas.

Le deuxième biais est celui de la cohésion du bloc demandeur. Les 54 membres de l'UA et les 20 pays du CARICOM ne sont pas un acteur homogène. Leurs économies dépendent à des degrés très variables des investissements et des relations commerciales avec les anciennes puissances coloniales. Certains gouvernements africains ont des intérêts immédiats qui entrent en conflit avec une confrontation ouverte sur les réparations. La solidarité de vote est réelle. Sa traduction en pression soutenue sur plusieurs décennies est moins certaine.

Le troisième angle mort est celui de la responsabilité partagée. Le texte de la résolution ne mentionne pas le rôle des royaumes africains eux-mêmes dans la capture et la vente de captifs. Cet angle mort est exploité par les détracteurs pour invalider l'ensemble de la démarche. Il est politiquement compréhensible de l'exclure d'un texte onusien, mais il représente un vecteur de contestation factuelle qui fragilise la thèse dans les enceintes juridiques.

Le quatrième scénario alternatif mérite attention. Plutôt que des réparations financières directes, les anciennes puissances coloniales pourraient proposer des mécanismes indirects, annulation sélective de dette, fonds de développement conditionnels, accords préférentiels commerciaux. Ce scénario diluerait politiquement les demandes sans les satisfaire, mais pourrait suffire à diviser le bloc demandeur.

Conséquences stratégiques, ce que ça change vraiment

La résolution du 25 mars 2026 ne fera pas payer demain le Royaume-Uni ou la France. Quiconque l'affirme sur-interprète un texte non contraignant. Mais la sous-interpréter comme un simple geste symbolique serait une erreur symétrique.

Ce vote établit trois choses concrètes pour les décideurs. Premier point, une majorité de 63,7 % à l'ONU s'est formalisée sur ce sujet. C'est un capital diplomatique que le bloc africain et caribéen va convertir dans d'autres négociations, sur la dette, le climat, le commerce. Les abstentions européennes sur ce vote deviendront un outil de pression dans d'autres enceintes. Deuxième point, le cadre juridique pour les recours contentieux vient d'être renforcé. Les entreprises européennes et américaines ayant des liens historiques documentés avec l'esclavage sont exposées à des procédures dans des juridictions nationales, indépendamment des États. Troisième point, la résolution oblige les États européens à définir publiquement leur position. Cette clarification forcée a un coût politique domestique, notamment pour les gouvernements dont les opinions publiques évoluent.

Le rapport de force s'est décalé ce 25 mars. D'un centimètre. Mais dans la direction que le Ghana, l'Union africaine et la CARICOM ont choisie depuis 2013.

L'histoire ne se règle pas en un vote. Elle se règle en décennies de pression structurée. Et cette pression vient de recevoir sa légitimité onusienne.

L'argent de la traite a construit l'industrialisation européenne. Ce fait n'est plus contesté par les historiens. La question qui reste ouverte n'est pas historique. Elle est politique, juridique et financière. Et elle vient d'entrer dans une nouvelle phase.

Cédric Pellicer

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