Le 21 mars 2026, à minuit passé, des faisceaux lumineux ont percé le ciel d'Austin depuis l'ancienne centrale thermique Seaholm, convertie pour l'occasion en salle de lancement. Elon Musk y a officialisé Terafab, joint venture entre Tesla, SpaceX et xAI, pour 20 à 25 milliards de dollars. Objectif annoncé, produire un térawatt de puissance de calcul IA par an, soit 50 fois la production mondiale actuelle selon les propres chiffres avancés lors de l'événement. L'entier de l'industrie mondiale des semi-conducteurs génère environ 20 gigawatts par an. Musk en voudrait mille.
La phrase qui résume tout vient de Musk lui-même. "Nous construisons le Terafab ou nous n'avons pas les puces. Nous avons besoin des puces." Le gouverneur du Texas Greg Abbott était dans la salle. Aucun calendrier de construction n'a été fourni.
La machine que Terafab prétend être
Le projet repose sur une prémisse d'intégration totale inédite dans l'histoire de l'industrie des semi-conducteurs. Sous un seul toit, Tesla, SpaceX et xAI envisagent de regrouper la conception des puces, la lithographie, la fabrication, la production mémoire, le packaging avancé et les tests. Chaque étape qui, dans le monde réel, est distribuée entre des dizaines de sous-traitants spécialisés, certains monopolistiques à l'échelle planétaire.
La technologie visée est le nœud 2 nanomètres, le procédé le plus avancé actuellement en production commerciale. TSMC, le fondeur taïwanais qui fabrique aujourd'hui les puces de Tesla, d'Apple, de Nvidia et d'AMD, a lancé la production 2nm en volume au quatrième trimestre 2025 selon TrendForce. À pleine capacité fin 2026, TSMC atteindra entre 120 000 et 130 000 démarrages de plaquettes par mois en 2nm, selon les mêmes projections. Terafab vise un million de démarrages par mois à terme, soit 70% de la production mondiale actuelle de TSMC tous nœuds confondus, depuis une installation qui n'existe pas encore.
Les deux familles de puces ciblées renseignent sur la logique stratégique. La première, un processeur d'inférence pour le Full Self-Driving de Tesla, les robotaxis Cybercab et les robots humanoïdes Optimus. La seconde, le chip D3, une puce durcie contre les radiations cosmiques pour les satellites en orbite basse. 80% de la production serait destinée à l'espace, selon Musk lui-même. SpaceX a d'ailleurs déposé une demande auprès de la Federal Communications Commission pour lancer un million de satellites datacenters en orbite basse.
La guerre des flux de silicium
Musk a formulé sa dépendance actuelle avec une franchise inhabituelle. "Nous sommes très reconnaissants à TSMC, Samsung, Micron et les autres, mais le taux auquel ils sont à l'aise pour s'étendre est bien inférieur à ce que nous souhaiterions." Cette phrase n'est pas une critique. C'est un aveu de dépendance structurelle.
TSMC contrôle 56% de la capacité mondiale EUV installée selon les données de Mordor Intelligence (2025). C'est le fondeur de référence pour Tesla, dont les puces AI4 actuelles sortent de ses usines, ainsi que pour les futurs modèles AI5 et AI6 déjà en développement. L'AI6 accuse d'ailleurs un retard de six mois en raison du glissement du calendrier de Samsung sur son propre procédé 2nm, selon les analyses d'Electrek en mars 2026. Tesla est ici prise entre deux fournisseurs dont elle ne contrôle ni les capacités, ni les priorités d'allocation.
La machine qui rend tout cela possible s'appelle ASML. La société néerlandaise, basée à Veldhoven, détient 100% du marché mondial des systèmes de lithographie EUV, sans lesquels la fabrication des puces les plus avancées est physiquement impossible. Ses machines EUV standard coûtent entre 150 et 250 millions de dollars l'unité. Sa gamme High NA EUV de dernière génération, nécessaire pour les nœuds sub-2nm, dépasse 370 millions de dollars par machine selon les données publiques de l'entreprise. ASML ne produit que cinq à six systèmes High NA par an. Ses carnets de commandes courent sur plusieurs années. Intel, TSMC et Samsung ont chacun dû investir directement dans le capital d'ASML pour s'assurer un accès prioritaire à sa feuille de route technologique. Ce n'est pas une relation client-fournisseur normale. C'est une relation de dépendance capitalistique.
Tesla n'a aucun accord annoncé avec ASML. Musk n'a mentionné aucun partenariat EUV lors du lancement.
Les 38 mois qui changent tout
Le délai de construction d'un fab 2nm aux États-Unis est d'environ 38 mois selon l'analyse d'Electrek en mars 2026. Un seul fab à 50 000 démarrages de plaquettes par mois coûte environ 28 milliards de dollars. Terafab vise vingt fois cette capacité. TSMC a investi 165 milliards de dollars sur son seul campus d'Arizona, dont la première tranche en N4 a commencé sa production en volume au quatrième trimestre 2024 après quatre ans de construction, et dont la tranche 2nm n'est pas attendue avant la fin de la décennie selon les projections publiées par Blackridge Research.
L'histoire récente de la construction industrielle par Musk apporte des éléments de cadrage. En septembre 2020, sur une scène similaire, il avait présenté la cellule de batterie 4680 comme une révolution imminente. Tesla s'était engagée à atteindre 10 gigawattheures de production en un an, avec une promesse d'arriver à 3 térawattheures d'ici 2030, de quoi alimenter 20 millions de véhicules par an. Cinq ans et demi plus tard, le programme 4680 a déçu. Le procédé électrode sèche a nécessité six ou sept cycles de révision. Le principal fournisseur de batteries de Tesla a déclaré publiquement qu'Elon Musk ne savait pas fabriquer des cellules, selon les reportages d'Electrek. Ce n'est pas un détail. C'est le précédent de référence.
D'ailleurs, le CFO de Tesla a confirmé lors du lancement que les 20 à 25 milliards du Terafab ne sont pas incorporés dans le plan de dépenses en capital de 2026, lequel dépasse déjà 20 milliards de dollars. Terafab s'ajoute à un bilan sous tension, pas à un bilan solide.
Le nœud de dépendances croisées
L'annonce du Terafab ne peut pas être lue sans son contexte commercial. Tesla a livré 1,636 million de véhicules en 2025, soit un recul de 8,6% par rapport à 2024 selon les données compilées par Tridens Technology en mars 2026. C'est la deuxième année de déclin consécutive. BYD a livré 2,26 millions de véhicules électriques sur la même période, raflant officiellement la première place mondiale à Tesla. En Europe, Tesla a perdu 27,8% de ses ventes en 2025 selon l'ACEA, et sa part de marché est tombée de 2,1% à 1,1% en un an. En Allemagne, les ventes ont été divisées par deux. En France, elles ont reculé de 67% sur certains mois. Le bénéfice net du quatrième trimestre 2025 a chuté de 61% à 840 millions de dollars, soit deux fois moins que le consensus des analystes selon France Info.
Le pivot vers l'IA, la robotique et désormais la fabrication de puces sert à maintenir la valorisation boursière dans un contexte où le business automobile s'érode. Ce mécanisme n'est pas en soi dishonnête. Mais il colore l'annonce du Terafab d'une dimension narrative que l'analyse Hard Power doit isoler de la réalité industrielle.
La dimension défense et souveraineté est réelle, elle. Les États-Unis ont investi 52 milliards de dollars via le CHIPS Act pour rapatrier la production de semi-conducteurs, dont 6,6 milliards directement alloués à TSMC Arizona selon les données du Département du Commerce. Si Terafab aboutit, même partiellement, il constituerait une capacité de production de puces avancées totalement soustraite aux contraintes géopolitiques taiwanaises. C'est un intérêt national identifiable. Mais cet intérêt national ne règle pas le problème d'ASML, ne règle pas le problème du rendement de fabrication, et ne règle pas le problème du délai.
Les angles morts de l'analyse
Terafab pourrait réussir, partiellement ou différemment. L'histoire de l'industrie des semi-conducteurs est celle de paris jugés impossibles qui ont abouti, souvent avec du retard et des coûts supérieurs aux prévisions. Intel a mis près de dix ans et des milliards de dollars de pertes pour ne pas réussir à rattraper TSMC sur les nœuds avancés. Cela ne signifie pas que l'exercice est sans valeur. Le fab de prototypage annoncé pour l'Austin North Campus pourrait produire des puces pour satellites et robots dans un délai de trois à cinq ans, même sans atteindre le nœud 2nm à grande échelle.
Le biais à surveiller dans cette analyse est le suivant. Il existe une asymétrie entre les critiques journalistiques qui soulignent le spectacle et les prétentions irréalistes, et la réalité que Terafab n'a pas besoin d'atteindre 1 térawatt pour changer le rapport de force. Un fab modeste, spécialisé sur les puces spatiales D3 durcies contre les radiations que personne d'autre ne fabrique, représente déjà une capacité souveraine. La question n'est pas Terafab contre TSMC. La question est Terafab contre rien du tout.
Le scénario alternatif le plus probable n'est pas l'abandon. C'est la retraite stratégique en douceur vers une ambition réduite. Terafab devient un fab de prototypage avancé pour les puces spatiales, couplé à des accords de fonderie négociés en position renforcée avec TSMC et Samsung. Le Terafab comme levier de négociation, pas comme remplaçant. Cette issue résoudrait une partie du problème de dépendance tout en évitant l'exposition aux risques industriels maximum. Elle serait aussi nettement moins "épique" à annoncer depuis une ancienne centrale.
Conséquences stratégiques
Pour les décideurs du secteur des semi-conducteurs, le signal Terafab est clair indépendamment de son issue. La demande de puces spécialisées pour l'espace, la robotique et l'IA embarquée va dépasser les capacités des fondeurs conventionnels dans la décennie. C'est un fait structurel que l'annonce de Musk met en lumière, même si sa réponse industrielle reste incertaine.
Pour les États européens, Terafab rappelle l'ampleur de leur retard. L'objectif de produire 20% des semi-conducteurs mondiaux en Europe d'ici 2030, énoncé par Thierry Breton en 2021, est en voie de ne pas être atteint. Pendant qu'Austin reçoit des faisceaux lumineux dans le ciel, Dresde achève laborieusement son usine TSMC et Intel a suspendu ses projets d'expansion allemande.
Dans la fabrication des puces, il y a deux ressources critiques. L'argent et le temps. Musk dispose du premier. Il manque du second. Et le problème du second ne se résout pas avec le premier.
Cédric Pellicer