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Économie 12 mars 2026

Ormuz, la clé du monde, et l'Iran qui ne négocie pas

Ormuz, la clé du monde, et l'Iran qui ne négocie pas

Le 1er mars 2026, au lendemain de la mort d'Ali Khamenei tué lors des frappes américano-israéliennes baptisées "Operation Rising Lion", les Gardiens de la révolution ont annoncé la fermeture du détroit d'Ormuz. Plus de 150 navires immobilisés. Le trafic maritime mondial, presque à l'arrêt. Depuis ce jour, le Brent a progressé de 38 % pour repasser les 100 dollars le 12 mars 2026. A son pic du 9 mars, le baril atteignait 119,50 dollars, sommet inédit depuis l'été 2022. Ce n'est pas une guerre. C'est une démonstration de la puissance matérielle d'un seul détroit sur l'ensemble du système économique de la planète.

Et en face, un nouveau guide suprême qui n'a pas encore montré son visage.

Les 55 kilomètres qui tiennent la planète en otage

Le détroit d'Ormuz mesure 55 km à son point le plus étroit. Vingt pour cent du pétrole mondial y transite, ainsi que 20 % du gaz naturel liquéfié de la planète, selon l'Agence internationale de l'énergie. Selon les estimations de l'analyste Kpler publiées début mars, 8,7 millions de barils par jour sont actuellement bloqués, même en tenant compte de la capacité de redirection de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis via leurs pipelines terrestres. Ce volume représente, selon l'AIE elle-même, l'équivalent de vingt jours de flux normaux. Vingt jours. C'est l'horizon temporel sur lequel l'ensemble du monde industriel peut absorber le choc sans restructuration profonde.

L'Asie encaisse différemment. Plus de 90 % du pétrole importé par le Japon provient du Moyen-Orient. Pour la Corée du Sud, ce chiffre dépasse 70 %. Ces deux économies industrielles majeures n'ont pas de route de substitution crédible. La Chine, déjà membre des BRICS aux côtés des Émirats arabes unis depuis janvier 2024, regarde le blocage d'Ormuz avec une attention qui n'a rien de neutre. Elle y passe 57 % de ses importations pétrolières. D'ailleurs, les contacts israéliens avec Pékin ces derniers jours en sont peut-être la traduction la plus directe.

Ce que les marchés ont compris, et que les gouvernements tardent à formuler clairement, c'est que l'Iran ne bloque pas Ormuz pour gagner une guerre. Il bloque Ormuz pour rendre toute guerre économiquement insoutenable pour l'adversaire.

La machine de guerre décentralisée, bâtie sur vingt ans

Après la chute de Saddam Hussein en 2003, les stratèges iraniens des Gardiens de la révolution ont tiré une conclusion simple. Un régime à structure verticale peut être décapité en quelques heures. Ils ont donc construit le contraire. Une architecture militaire organisée selon les provinces iraniennes, avec chaque région disposant de son propre commandement, ses propres structures logistiques, sa propre capacité de riposte. Vingt et une régions, vingt et une mini-chaînes de commandement autonomes.

Cette structure, qualifiée par les analystes de l'International Institute for Strategic Studies comme l'une des architectures de résistance les plus sophistiquées au Moyen-Orient, explique précisément ce que l'on observe depuis le 28 février. Les frappes américano-israéliennes ont détruit une partie des cadres supérieurs des Gardiens et du gouvernement. Le guide suprême lui-même a été tué au premier jour. Résultat ? Les missiles continuent de partir. Les drones Shahid continuent de frapper les installations pétrolières du Golfe. Le détroit est toujours fermé. La décapitation de l'appareil central n'a pas interrompu la machine.

C'est l'architecture Jafari, du nom du général Mohamed Jafari qui l'a conceptualisée après avoir étudié les leçons de la guerre Iran-Irak au centre des études stratégiques des Gardiens. La logique est simple et froide. Le chef peut mourir. L'organisation continue. Tant qu'un nouveau chef ne prend pas la tête de l'appareil pour l'arrêter, la mécanique tourne seule.

Le nouveau guide, Mojtaba Khamenei, désigné le 8 mars par l'Assemblée des experts, est précisément cette figure de centralisation potentielle. Il est la seule entité capable d'ordonner l'arrêt. Ce qui explique le paradoxe de sa désignation dans une situation de guerre intense.

Le piège du Golfe et les 3 000 milliards qui s'évaporent

Lors de sa tournée au Moyen-Orient en mai 2025, Donald Trump avait obtenu des engagements d'investissement spectaculaires dans l'économie américaine. Les Émirats arabes unis avaient promis 1 400 milliards de dollars. Le Qatar, 1 300 milliards. L'Arabie saoudite, 800 milliards. Au total, un flux d'investissement sur dix ans dépassant les 3 500 milliards de dollars, soit plusieurs fois le PIB annuel de la France.

Ces engagements sont aujourd'hui menacés. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït discutent activement, selon plusieurs sources gouvernementales et médiatiques, de se retirer de contrats avec Washington et d'annuler leurs futurs engagements. La logique est directe. Ces pays avaient fondé leur existence économique sur une promesse de stabilité et de sécurité. Dubaï, Abu Dhabi, Doha, Mascate, Manama. Pendant dix ans, pendant que la Syrie brûlait et que l'Irak saignait, ces capitales avaient pu offrir aux investisseurs internationaux un sanctuaire de paix. Cette proposition de valeur s'est effondrée le 1er mars.

Les bases américaines sur lesquelles ils comptaient n'ont pas protégé leurs infrastructures. Pire, les équations économiques de la défense antimissile se sont révélées brutales. Un drone Shahid coûte quelques milliers de dollars. Un intercepteur américain, des centaines de milliers. Les pays du Golfe se retrouvent à financer leur propre destruction en hébergeant l'adversaire principal des Iraniens, sans recevoir en retour une protection crédible.

Il ne s'agit plus d'une option stratégique théorique. Des responsables saoudiens, émiratis et qataris regardent du côté des Indiens, des Chinois, des Russes. Ce mouvement, s'il se concrétise, serait le débasculement géopolitique le plus significatif dans la région depuis la chute de l'Union soviétique.

Jusqu'où l'Iran peut tenir, et ce que personne n'anticipe

L'analyse dominante présente le blocage d'Ormuz comme une arme absolue entre les mains de Téhéran. La réalité est plus nuancée. L'Iran exporte lui-même une part significative de son pétrole via ce même détroit. Le Wall Street Journal notait, avant le conflit, que Téhéran faisait transiter des volumes supérieurs à ceux d'avant-guerre. Une fermeture totale se retournerait contre l'économie iranienne autant que contre ses adversaires. Le blocage est donc probablement sélectif, calibré pour maintenir une pression maximale sans suicide économique. Ce qui signifie aussi que Téhéran conserve un levier de désescalade qu'il peut activer sans perdre la face publiquement.

Deuxième point rarement traité. Mojtaba Khamenei n'a jamais gouverné. Il a opéré dans l'ombre pendant deux décennies. Ses capacités à unifier les factions et à maintenir la cohésion des Gardiens dans une situation de guerre ouverte restent inconnues. Les Gardiens lui ont prêté allégeance. L'allégeance en temps de crise se teste autrement qu'en temps de paix.

Troisième limite. La stratégie iranienne de guerre d'usure économique mondiale a une contrainte temporelle. Plus le blocage dure, plus la Chine, principal acheteur de pétrole iranien et partenaire BRICS, subit elle-même les effets du choc pétrolier. Pékin a des intérêts économiques directs à la stabilité d'Ormuz. Les contacts israélo-chinois de ces derniers jours pourraient signaler que la Chine cherche à devenir médiateur, pas spectateur.

Quatrième contrainte. Les réserves stratégiques mobilisées par l'AIE sont limitées. Les 400 millions de barils décidés à l'unanimité par les 32 pays membres, dont 172 millions apportés par les États-Unis sur leurs 415 millions disponibles, couvrent vingt jours de flux normaux d'Ormuz. Vingt jours. Si la guerre dure trois mois, ces réserves ne suffisent pas.

Conséquences stratégiques

L'équation est simple. Tant que le détroit d'Ormuz reste fermé ou partiellement opérationnel sous menace permanente, toute négociation de sortie de guerre se fait avec un pistolet sur la tempe de l'économie mondiale. L'Iran n'a pas besoin de gagner militairement. Il doit simplement tenir assez longtemps pour que les coûts politiques et économiques deviennent insupportables pour Washington et ses alliés.

Trump a les élections de mi-mandat comme horizon. Il a besoin d'une victoire formelle. L'Iran a besoin d'une reconnaissance de sa souveraineté et d'une fin des bombardements. Ces deux conditions ne sont pas incompatibles. Mais elles le deviennent dès lors que chacune des parties cherche à sortir par le haut, dans une posture de vainqueur visible.

Le vrai risque n'est pas que la guerre continue indéfiniment. Le risque est qu'elle se prolonge exactement le temps nécessaire pour que le Golfe décide de restructurer ses alliances sécuritaires. Ce débasculement-là, contrairement à une guerre, ne serait pas réversible.

Ormuz sera rouvert. La question est de savoir quelle carte du Moyen-Orient existera encore quand ce sera le cas.

La fermeture d'un détroit de 55 kilomètres aura redessiné les alliances d'un demi-siècle. L'énergie n'est jamais que du pétrole. C'est toujours, aussi, du pouvoir.

Cédric Pellicer

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