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Économie 10 avril 2026

SiPearl, le processeur européen souverain fabriqué à Taïwan

SiPearl, le processeur européen souverain fabriqué à Taïwan

Un muscle qu'on n'utilise pas s'atrophie. Non pas brutalement, mais progressivement, invisible dans les bilans annuels, évident quand on en a besoin. Trente ans de sous-investissement européen dans la fabrication de semi-conducteurs produisent exactement cet effet. La startup française SiPearl a conçu le processeur le plus complexe jamais créé en Europe. Elle le fait fabriquer à Taïwan. Ce n'est pas une contradiction. C'est l'état réel de la souveraineté industrielle européenne dans le domaine du silicium.

Le Rhea1, processeur haute performance développé par SiPearl dans le cadre de l'European Processor Initiative, est actuellement en production chez TSMC sur le nœud N6 à Taïwan. Les premiers échantillons sont attendus en 2026. Il équipera le supercalculateur JUPITER, premier système exascale européen opéré par le Forschungszentrum Jülich en Allemagne pour le compte d'EuroHPC JU. En octobre 2025, SiPearl a annoncé une déclinaison défense et aérospatial, l'Athena1, dont la sortie commerciale est prévue au second semestre 2027, également fabriquée par TSMC, avec un packaging initialement taïwanais avant relocalisation progressive en Europe.

Ce dossier analyse ce que SiPearl représente réellement en termes de souveraineté industrielle, pourquoi la fabrication à TSMC est la conséquence d'une décision structurelle européenne et non une erreur, et ce que cette dépendance implique concrètement pour la défense française et les systèmes critiques de l'État.

Rhea1, le processeur le plus complexe jamais conçu en Europe

La fiche technique du Rhea1 mérite d'être posée précisément, parce qu'elle dit ce que l'Europe sait désormais faire. Ce qu'elle ne sait toujours pas faire seule.

SiPearl a conçu le Rhea1 à partir de l'architecture ARM Neoverse V1, 80 cœurs de calcul, deux unités vectorielles SVE de 256 bits par cœur, 61 milliards de transistors, 64 gigaoctets de mémoire HBM2E intégrée à haute bande passante, quatre interfaces DDR5 et 104 lignes PCIe Gen5. Philippe Notton, CEO et fondateur de SiPearl, le qualifie lui-même de "processeur le plus complexe jamais conçu en Europe." Le cluster CPU de JUPITER intégrera plus de 1 300 nœuds, chacun embarquant deux Rhea1, soit 2 600 processeurs européens au total, pour une puissance additionnelle supérieure à 5 pétaflops.

Le Rhea1 était initialement prévu pour 2022, puis 2023, puis 2024, puis 2025. Il arrive en 2026, soit trois ans après le calendrier initial. Le retard s'explique par des choix architecturaux successifs (72 cœurs, puis 64, avant de fixer à 80) et par la montée en charge des exigences de performance pour les charges de travail exascale. Le résultat est un processeur dont l'architecture de base, le Neoverse V1, a été définie par ARM en 2020 et dont la gravure en 6 nm chez TSMC est un procédé éprouvé depuis 2019. Cette ancienneté relative du procédé a une vertu. La fiabilité immédiate, sans risque de défauts de production sur un nœud non éprouvé. SiPearl a choisi la sécurité industrielle sur la performance de pointe.

SiPearl emploie 200 personnes réparties en France, Espagne et Italie. Elle a levé 130 millions d'euros en série A, avec la participation de l'État français via French Tech Souveraineté, du Conseil européen de l'innovation, et d'un nouvel investisseur taïwanais, Cathay Venture, qui réalise ainsi son premier investissement en France. La série B est en cours de préparation.

TSMC, le maillon taïwanais dans la chaîne souveraine

Fabless. C'est le mot qui définit SiPearl, et il dit tout. D'ailleurs, ce modèle n'est pas une spécificité européenne. Une société fabless conçoit les puces. Elle ne les fabrique pas. Elle n'a ni fonderie, ni salle blanche, ni équipement lithographique. Elle confie la production à un fondeur tiers.

Ce choix n'est pas un aveu de faiblesse. C'est le modèle dominant des concepteurs de puces mondiaux depuis les années 1990. AMD, Qualcomm, Apple Silicon, NVIDIA sont tous fabless. La fabrication est confiée à trois acteurs capables de produire des puces avancées à grande échelle. TSMC à Taïwan, Samsung en Corée du Sud, Intel Foundry aux États-Unis. L'Europe n'en fait partie. STMicroelectronics, dont le siège est franco-italien, fabrique des puces mais pas dans les nœuds les plus avancés utilisés pour le calcul haute performance. ASML, dont le monopole sur les machines de lithographie EUV est l'un des actifs stratégiques les plus précieux au monde, est néerlandaise. Elle ne fabrique pas de puces, elle fabrique les machines qui fabriquent les puces.

Le Chips Act européen, adopté en 2023, vise à porter la part de la fabrication mondiale de semi-conducteurs sur le sol européen de 10 % à 20 % d'ici 2030, en mobilisant 43 milliards d'euros de financements publics et privés. Intel construit une gigafab à Magdebourg, en Allemagne, pour un investissement annoncé de 17 milliards d'euros. TSMC construit une usine à Dresde en partenariat avec Bosch, Infineon et NXP, avec une mise en service prévue pour 2027. Ces deux sites ne produiront pas les nœuds les plus avancés. L'usine Intel visait initialement l'Intel 20A, l'usine TSMC Dresden produira du 16 nm. Le Rhea1, en N6 à Taïwan, sera techniquement plus avancé que ce que l'Europe sera capable de produire sur son sol en 2027.

La dépendance à TSMC pour Rhea1 et Athena1 est donc une dépendance à une infrastructure industrielle que l'Europe n'a pas et ne reconstituera pas avant plusieurs années. L'île de Taïwan est sous pression géopolitique croissante depuis l'accélération des tensions sino-américaines. Les États-Unis ont adopté en 2022 le CHIPS and Science Act, qui conditionne les aides aux fondeurs à une restriction de leurs investissements en Chine. Tout semiconducteur avancé produit par TSMC pour l'Europe passe par une chaîne de valeur soumise aux décisions de Washington et aux risques géopolitiques dans le détroit de Taïwan.

SiPearl, EuroHPC et les acteurs publics, qui finance et qui décide

Le financement public de SiPearl révèle la structure de gouvernance réelle du programme de processeur européen. Notons que cette structure est inédite en Europe pour un programme industriel de cette nature.

L'European Processor Initiative, le consortium qui a incubé SiPearl, a été financé par le programme Horizon 2020 de l'Union européenne. EuroHPC JU, entreprise commune européenne pour le calcul haute performance, est le client principal de Rhea1 via le supercalculateur JUPITER. EuroHPC JU est financé conjointement par la Commission européenne et les États membres participants. Le budget de JUPITER n'est pas publié séparément, mais EuroHPC JU a engagé plus de 2 milliards d'euros sur ses différents supercalculateurs depuis 2021. La France contribue via French Tech Souveraineté, instrument du plan France 2030, et via les soutiens du Conseil européen de l'innovation.

La décision de confier la fabrication à TSMC plutôt qu'à une fonderie européenne n'est pas un arbitrage de SiPearl seule. Elle a été validée dans le cadre de l'EPI. L'alternative aurait été de retarder davantage en attendant une capacité de fabrication européenne en nœud avancé (qui n'existe pas). Ou de choisir un nœud moins avancé compatible avec les capacités européennes existantes, ce qui aurait rendu le Rhea1 non compétitif pour les charges de travail exascale. L'EuroHPC JU a choisi la performance et la faisabilité. Le prix est la dépendance taïwanaise.

La Commission européenne assume publiquement cette tension. Anders Dam Jensen, directeur exécutif d'EuroHPC JU, a déclaré lors de l'annonce du tape-out de Rhea1 que la puce "renforcera la position de l'Europe dans la course mondiale aux supercalculateurs", sans mentionner le fait qu'elle est produite à Taïwan. C'est le non-dit stratégique de la souveraineté numérique européenne. On souveraine la conception, on reporte la fabrication.

Athena1 et la défense française, le chaînon manquant

L'Athena1 est la déclinaison qui touche directement aux intérêts de défense française et à la question de souveraineté hardware posée dans ce dossier.

Conçu comme une version sans mémoire HBM du Rhea1, ce qui réduit les coûts et la consommation énergétique tout en conservant la puissance de calcul. L'Athena1 cible des usages précis. Communications sécurisées, cryptographie et chiffrement, traitement du renseignement, réseaux tactiques, détection électronique, traitement de données embarqué sur véhicules militaires. Il sera proposé en cinq configurations de 16 à 80 cœurs selon les contraintes thermiques et énergétiques de chaque application. Sa sortie commerciale est prévue au second semestre 2027.

L'Athena1 est la réponse que SiPearl propose à un problème documenté par LeMagIT. L'Administration Biden avait déjà mis en place un système de quotas qui conditionne la réexportation de systèmes européens basés sur des puces américaines à une demande d'autorisation auprès de Washington. Cela contraint par exemple énormément le secteur de l'armement en France, au bénéfice des fournisseurs américains." Un système de défense français embarquant un processeur Intel ou AMD peut se voir refuser une autorisation d'exportation si Washington l'exige. Un système embarquant un Athena1 européen échappe à cette contrainte, du moins sur la dimension conception. La fabrication restant chez TSMC, la contrainte taïwanaise demeure, mais le Cloud Act américain et les contrôles d'exportation US sur les puces ne s'appliquent plus directement.

C'est un gain de souveraineté partiel mais documenté. Il explique pourquoi le ministère des Armées suit de près la trajectoire de SiPearl, et pourquoi le contexte de la guerre en Iran et de la LPM actualisée crée une fenêtre d'opportunité pour accélérer l'intégration de puces souveraines dans les systèmes de défense français.

Ce que le dossier ne dit pas encore

Ironiquement, le processeur le plus complexe jamais conçu en Europe repose sur une architecture dont l'Europe ne détient pas la propriété intellectuelle. Cinq angles avant toute conclusion.

Premier angle. Le biais de linéarité. SiPearl a déjà accumulé trois ans de retard sur le Rhea1. L'Athena1 est annoncé pour 2027, avec une architecture dont les spécifications techniques détaillées ne sont pas encore publiées. Le secteur de la défense exige des certifications et des qualifications de sécurité qui s'ajoutent aux délais industriels. La date de 2027 pour l'Athena1 est un objectif commercial, pas une date de qualification défense.

Deuxième angle. La cohésion de l'écosystème logiciel. Un processeur souverain sans écosystème logiciel souverain est une puce dans un tiroir. SiPearl a investi dans la compatibilité avec les frameworks existants, C/C++, Go, Rust, TensorFlow, PyTorch. Mais les logiciels de défense (systèmes de commandement, traitement du signal, logiciels embarqués militaires) sont souvent des développements propriétaires optimisés pour des architectures spécifiques. La migration vers Rhea1 ou Athena1 exige un portage applicatif que ni SiPearl ni ses clients gouvernementaux n'ont encore documenté publiquement.

Troisième angle. La compétitivité réelle face à la concurrence. Quand le Rhea1 arrivera en 2026, ses concurrents seront passés à des architectures Neoverse V3 ou V4 et à des procédés de fabrication de 3 nm ou moins. Une puce en N6 face à des concurrents en 3 nm, c'est deux générations de retard en performance par watt. SiPearl mise sur la fiabilité, la souveraineté et le prix. Ce positionnement est cohérent pour les marchés captifs publics. Il est plus fragile face à des acheteurs privés qui arbitrent uniquement sur la performance.

Quatrième angle. La dépendance ARM. Le Rhea1 et l'Athena1 sont basés sur l'architecture Neoverse V1 d'ARM. ARM est une entreprise britannique, acquise en 2016 par le japonais SoftBank, qui a tenté de la vendre à NVIDIA en 2022 avant d'y renoncer sous pression réglementaire. ARM est coté depuis 2023 au NASDAQ américain. L'architecture ARM est sous licence. SiPearl n'en détient pas la propriété intellectuelle fondamentale. Une décision de SoftBank ou d'ARM Holdings de modifier les conditions de licence affecterait directement le programme de SiPearl.

Cinquième angle. Un scénario alternatif crédible. L'usine TSMC de Dresde entre en production en 2027 sur des nœuds compatibles avec l'Athena1. Le packaging européen prévu dans la feuille de route SiPearl est relocalisé en 2028. L'Athena1 qualifié défense est livré aux premières plateformes françaises en 2029. Dans ce scénario, la chaîne de valeur passe d'une dépendance taïwanaise totale à une dépendance partielle en moins de cinq ans. C'est ambitieux mais documenté dans les engagements publics de la Commission européenne, d'EuroHPC et de SiPearl.

La conception est revenue. La fabrication, pas encore.

L'Europe sait à nouveau concevoir un processeur de classe mondiale. Elle ne sait toujours pas le fabriquer seule.

SiPearl prouve que la compétence de conception n'était pas irrémédiablement perdue. TSMC prouve que la fabrication avancée ne se reconstitue pas par décret. Le Chips Act européen prouve que la volonté politique est là. La date de 2030 pour 20 % de la production mondiale sur le sol européen reste à démontrer.

Cédric Pellicer

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