Le 10 octobre 2025, la ligne jaune coupait Gaza en deux et laissait à Israël environ 53% de l'enclave. Un an plus tard, Chatham House évalue cette emprise à près de 70% (août 2026). Pendant ce temps, le ministère de la Santé de Gaza recense 74 228 morts depuis octobre 2023, dont 1 415 depuis la trêve, selon les décomptes de WAFA et du Sunday Guardian début octobre 2026. Une trêve qui tue encore chaque semaine mérite-t-elle son nom ?
Le vrai sujet n'est pas le mot. C'est la mécanique. Qui tient le terrain tient le calendrier, et celui de Gaza dépend d'un verrou à trois pênes, désarmement, retrait, reconstruction, que personne n'accepte d'ouvrir le premier.
Une ligne jaune qui avance
Début 2026, les rapports de l'OCHA décrivaient déjà une armée israélienne déployée sur plus de 50% de la bande, avec un accès aux installations humanitaires, aux infrastructures publiques et aux terres agricoles restreint ou interdit au-delà de la ligne. Depuis, l'emprise s'est étendue.
Les conséquences sont très concrètes. La municipalité de Gaza a perdu l'accès à sa principale décharge, celle de Juhr ad Dik, collée à la clôture, et plus de 300 000 mètres cubes de déchets s'entassent sur un site improvisé du marché de Firas (OCHA, février 2026).
Le plan de reconstruction du Board of Peace, présenté en marge de l'Assemblée générale de l'ONU, dirige d'ailleurs l'aide, les abris et les chantiers vers les zones situées hors du contrôle du Hamas, tandis que les forces israéliennes restent derrière la ligne (Al Jazeera, septembre 2026). Le terrain décide où l'on reconstruit.
Un seul portail pour toute l'aide
Depuis la fermeture du point de passage de Zikim le 24 mai, Kerem Shalom est le seul passage opérationnel pour les marchandises. Le rapport OCHA du 25 septembre 2026 donne la mesure du goulot. Le taux de déchargement des camions autorisés est tombé à 52%, contre 70% à la période précédente. Le corridor jordanien assure près de 40% des camions déchargés. La route d'Ashdod, elle, n'en livre que 17% à cause d'un problème de scanner.
Qui décide ? Le nombre de portails ouverts et l'autorisation d'installer un entrepôt couvert relèvent des autorités israéliennes. Entre le 10 octobre et le 16 décembre 2025, environ 9 000 tonnes de fournitures avaient été refusées à l'entrée, souvent pour des raisons de statut d'ONG ou de classement « double usage » (OCHA). Aujourd'hui, les agences demandent un espace couvert supplémentaire à Kerem Shalom pour éviter la répétition des pertes de stocks de l'hiver dernier.
Soixante et onze milliards face à un plan de deux milliards et demi
Le 23 septembre, le Board of Peace a dévoilé un plan de 2,45 milliards de dollars sur six mois. L'évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l'ONU et de l'Union européenne, rapportée en juillet 2026, chiffre la facture totale à 71 milliards. Le plan en couvre donc environ 3,5%.
Les débris, eux, se comptent en millions de tonnes. Le PNUD estimait en octobre 2025 le volume à évacuer à quelque 55 millions de tonnes, alors qu'il venait d'en retirer 81 000, soit 0,15% du total.
Le temps joue contre les civils. L'OCHA recense 169 tentes chauffées réparties sur 88 sites qui abritent environ 220 000 personnes, alors que 1,8 million d'habitants font face à un déplacement prolongé (DevelopmentAid). L'hiver arrive dans quelques semaines, et la reconstruction, elle, se compte en années.
Désarmement, retrait, reconstruction, le triangle sans sommet
Le 4 août, le Board of Peace a fixé la règle. Aucun retrait israélien au-delà de la ligne jaune avant la fin du décommissionnement, armes légères, armes lourdes et tunnels compris (Al Jazeera). Le 9 août, Netanyahu a rejeté la feuille de route et refusé tout retrait tant que le désarmement ne serait pas authentique (Crisis Group). Le Hamas conditionne le sien à un retour sur la ligne d'origine, à l'entrée de la force de stabilisation et au respect des obligations d'aide (Chatham House). Israël, de son côté, se réserve le droit de frapper les zones transférées à cette force.
Chaque verrou bloque les deux autres. Sans comité palestinien présent sur le terrain, pas de gouvernance. Sans gouvernance, les bailleurs hésitent à financer avant le désarmement, comme le notait la bibliothèque de la Chambre des communes dès février 2026. L'aide et le territoire sont devenus des leviers de négociation, pas seulement des enjeux humanitaires.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Le ministère de la Santé de Gaza ne distingue pas civils et combattants (AP, juin 2026), même si l'armée israélienne a fini par accepter son bilan d'environ 71 000 morts, selon Haaretz début 2026. Israël attribue ses frappes à des violations du Hamas et en a recensé 18 entre le 15 et le 29 septembre (FDD Long War Journal). Cette lecture n'est pas vérifiable de façon indépendante.
Quant aux 70%, c'est une estimation. L'OCHA parle de plus de 50%, et la mesure dépend de la définition retenue, zones occupées ou simplement restreintes. Enfin, le chiffre de 1 415 morts depuis la trêve vient d'un média secondaire, à recouper avec les rapports quotidiens du ministère.
L'hiver comme échéance
Le seuil critique est double. Un plan à 2,45 milliards face à 71 milliards de besoins, et une aide en marchandises qui transite par un seul passage. Tant que l'ordre des étapes n'est pas tranché, aucun chantier de masse ne démarre.
Pour un décideur, la conséquence est nette. Il faut planifier une gestion d'urgence au moins pour l'hiver 2026-2027, et regarder les négociations sur la ligne jaune plutôt que les annonces de reconstruction. Gaza n'attend pas la paix. Elle attend de savoir qui ouvre la porte en premier.
Une ligne de blocs jaunes n'est pas une frontière tant que personne ne la déplace. À Gaza, elle se déplace.
Cédric Pellicer