En janvier 2026, l'Union européenne et l'Inde ont conclu un accord de libre-échange que Reuters présente comme un moyen de réduire la dépendance envers la Chine. L'Inde et la Chine siègent toutes deux aux BRICS. Ces deux faits coexistent. Personne ne les met sur la même ligne.
La question de savoir si l'Europe doit composer avec les BRICS ou faire sans repose sur une hypothèse, celle d'un interlocuteur unique. Les chiffres la contredisent. Les BRICS pesaient 41,7 % du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat en 2025, contre 13,1 % pour l'Union, selon WorldEconomics. Mais leurs ministres des Affaires étrangères n'ont pas su adopter de déclaration commune en mai 2026, rapporte Al Jazeera. Le seuil à surveiller est daté. La suspension chinoise de la seconde vague de contrôles sur les terres rares court jusqu'au 10 novembre 2026, d'après le Parlement européen.
Infrastructure, le poids des BRICS et l'exposition réelle de l'Union
Les BRICS représentaient 40 % de l'économie mondiale en 2024 en parité de pouvoir d'achat, avec une projection de 41 % pour 2025, selon le FMI relayé par le portail officiel BRICS.br. La part dépend du mode de calcul. En valeur nominale, un agrégateur de données du FMI mis à jour en septembre 2026 donne environ 35 %.
Le poids se lit mieux dans les flux. En 2025, l'Union a exporté 199,6 milliards d'euros de biens vers la Chine et en a importé 559,4 milliards, soit un déficit de 359,8 milliards d'euros, indique Eurostat le 10 avril 2026. La Chine fournissait 22,3 % de toutes les importations européennes en 2025, d'après Eurostat. Au deuxième trimestre 2026, elle restait premier fournisseur avec 153,6 milliards d'euros, soit 21,9 % des importations, mais ne recevait que 50,3 milliards d'euros d'exportations européennes, soit 7,4 %, précise Eurostat en août 2026.
À ce stade, la balance semble défavorable. Il faut la qualifier. Dans les services, l'Union dégage un excédent de 21,3 milliards d'euros avec la Chine en 2025, rappelle la Commission européenne. Et 97,3 % des importations de biens chinois sont des produits manufacturés, toujours selon la Commission pour 2025.
Côté indien, l'Union exportait pour 60,7 milliards de dollars de biens en 2024 et 2025 face à un tarif moyen pondéré d'environ 9,3 %, d'après Reuters en janvier 2026.
Guerre des flux, terres rares, aimants et paiements
Deux membres des BRICS dominent l'approvisionnement européen en terres rares. En 2025, la Chine fournissait 46,8 % des importations de l'Union, soit 7 100 tonnes, et la Russie 25,9 %, soit 3 900 tonnes, selon des données Eurostat publiées le 29 juin 2026 et relayées par Agence Europe. Les deux parts cumulées atteignent 72,7 %.
Pour les aimants permanents, la dépendance est plus haute. Plus de 90 % des aimants de terres rares de l'Union viennent de Chine, indique la Commission européenne dans son plan RESourceEU du 3 décembre 2025. Les services du Parlement européen avancent 98 %, dans une note de 2025. Les sources consultées ne réconcilient pas les deux chiffres. Ils s'accordent sur l'ordre de grandeur.
La Chine contrôle 60 % de la production mondiale de terres rares et 90 % du raffinage, selon Bruegel en 2026. Elle a imposé des licences d'exportation en avril 2025 sur sept terres rares lourdes, puis suspendu la seconde vague de contrôles jusqu'au 10 novembre 2026, d'après le Parlement européen. Le règlement européen sur les matières premières critiques de 2024 fixe un plafond de 65 % pour la part d'un seul pays tiers d'ici 2030.
Reste la finance. Plusieurs comptes rendus du sommet de New Delhi de septembre 2026, dont celui de South Asia Times, indiquent que la déclaration finale appelle à un usage accru des monnaies locales pour réduire la dépendance au dollar. Aucune source consultée ne décrit d'effet direct sur les échanges avec l'Europe.
Inertie et délais, 2026 pour signer, 2027 pour appliquer
L'accord avec l'Inde a été conclu le 27 janvier 2026. Ursula von der Leyen a annoncé en 2026 une signature avant la fin de l'année, rapporte Reuters, ce qui permettrait une entrée en vigueur en 2027. L'Union estime que l'accord doublera ses exportations vers l'Inde d'ici 2032 et supprimera ou réduira les droits sur 96,6 % des biens échangés en valeur. Le ministre indien du Commerce Piyush Goyal a évoqué le 25 juin 2026 une application en février ou mars 2027.
Le calendrier européen reste plus lent que le calendrier politique. La ratification côté Union prend environ un an, estime l'Observer Research Foundation en mars 2026. L'accord avec le Mercosur, conclu politiquement fin 2024, a été renvoyé en janvier 2026 par le Parlement européen devant la Cour de justice, ce qui peut suspendre son approbation jusqu'à deux ans, d'après la même source.
Pour les matières critiques, la Commission prévoyait en décembre 2025 un centre européen dédié en 2026, des achats groupés et des propositions législatives au deuxième trimestre 2026. L'état d'avancement de ces mesures n'a pas pu être vérifié dans les sources consultées.
Ironiquement, l'Europe cherche à réduire une dépendance envers un membre des BRICS en renforçant ses liens avec un autre.
Analyse transversale, quatre secteurs, un même arbitrage
Le commerce, les matières critiques, les paiements et la sécurité répondent à des interlocuteurs différents. Le bloc ne parle pas d'une seule voix. En mai 2026, ses ministres des Affaires étrangères n'ont pas trouvé de texte commun à cause des tensions entre l'Iran et les Émirats arabes unis, rapporte Al Jazeera le 13 septembre 2026. Le sommet de New Delhi a pourtant adopté sa déclaration à l'unanimité les 12 et 13 septembre 2026, selon la même source, avec des clivages visibles entre l'Inde et la Chine d'après South Asia Times.
La chaîne se lit de bout en bout. Les aimants permanents représentent plus de la moitié des usages des terres rares, dans les véhicules électriques, les éoliennes et la robotique, d'après Bruegel en 2026. Un goulot dans les aimants touche donc l'automobile, l'énergie et la défense. La Russie, visée par des sanctions européennes, reste le deuxième fournisseur de terres rares de l'Union en 2025, selon Eurostat.
Composer avec les BRICS revient en pratique à négocier pays par pays. L'Inde par un accord commercial. Le Brésil par le Mercosur. La Chine par une plateforme de dialogue économique mise en place en 2026, rapporte Agence Europe.
Angles morts du dossier Europe et BRICS
Biais de linéarité
Les parts de PIB des BRICS progressent, mais rien n'assure la continuité des trajectoires. L'accord avec l'Inde n'est pas en vigueur et le Mercosur est suspendu à un avis judiciaire. Une tendance de long terme n'est pas un calendrier d'application.
Cohésion du bloc d'acteurs
Un bloc dont deux membres échangent des tirs de missiles, selon Responsible Statecraft en 2026, ne négocie pas d'une seule voix. Le sommet de New Delhi a produit un texte consensuel, pas une politique commune.
Points de contestation factuels
Trois chiffres divergent selon les sources. La dépendance aux aimants chinois est de plus de 90 % pour la Commission et de 98 % pour le Parlement européen. Le nombre de membres des BRICS est de dix ou onze selon les comptes rendus du sommet de 2026. La part du PIB mondial est de 41,7 % en parité de pouvoir d'achat et d'environ 35 % en valeur nominale.
Limites méthodologiques
Les parts de PIB des BRICS proviennent de relais secondaires du FMI, pas des Perspectives de l'économie mondiale d'avril 2026 elles-mêmes. Eurostat mesure ici les biens, pas les services, et les terres rares en tonnage, pas en valeur. L'état de la mise en œuvre de RESourceEU n'a pas pu être confirmé.
Scénario alternatif crédible
Pékin prolonge sa suspension au-delà du 10 novembre 2026, l'accord avec l'Inde est signé en décembre et l'Europe compose bilatéralement sans jamais traiter avec les BRICS comme bloc. La question initiale perdrait alors son objet.
Conséquences stratégiques, trois dates avant tout choix de doctrine
Le seuil critique est le 10 novembre 2026. À cette date, la suspension des contrôles chinois prend fin sauf prolongation, d'après le Parlement européen. Le deuxième repère est la signature de l'accord avec l'Inde, annoncée avant la fin 2026 par Ursula von der Leyen selon Reuters. Le troisième est 2030, échéance du plafond de 65 % fixé par le règlement européen de 2024.
Pour un décideur, la bonne unité d'analyse est la dépendance par secteur et par fournisseur, pas le bloc. Pour un industriel de l'aimant ou de la motorisation, l'exposition à un fournisseur unique pèse plus lourd que le cadre diplomatique qui l'entoure.
Composer ou faire sans suppose un interlocuteur. Les BRICS n'en ont pas. Reste à savoir quel membre Bruxelles acceptera de rendre moins indispensable, et lequel il choisira pour le remplacer.
Le calendrier des licences chinoises, pas celui des sommets, dicte la marge de manœuvre européenne cet automne. Un accord avec l'Inde peut réduire l'exposition commerciale de l'Union, il ne remplace pas une capacité d'aimants.
Cédric Pellicer